Deux jours après la réception, Abigaëlle reçut un message de la direction du Grand Atoria.
On lui demandait de revenir pour discuter de son « comportement pendant le service ».
La formule lui fit relire deux fois la phrase.
C’était elle qui avait reçu une gifle, mais c’était encore à elle de justifier sa présence dans cette salle.
Nora l’appela presque aussitôt.
« Ne viens pas seule, Abigaëlle. Et garde tous les messages. »
Abigaëlle avait déjà pris rendez-vous avec une juriste d’une permanence d’aide aux victimes.
Elle lui expliqua les démarches possibles, sans lui promettre un résultat.
Elles rédigèrent ensemble un récit chronologique de l’agression, séparant ce qu’Abigaëlle avait vu de ce que d’autres lui avaient raconté.
Abigaëlle décrivit la gifle, les verres brisés, sa douleur et les paroles de Vanessa.
Pour la première fois depuis la soirée, elle écrivit sans présenter d’excuses.
La juriste relut son texte à voix haute, en lui demandant de corriger chaque formule qui ne correspondait pas exactement à son souvenir.
Ce soin lui fit comprendre qu’un récit précis pouvait être plus solide qu’une accusation spectaculaire.
La juriste lui conseilla de demander par écrit la conservation des images et de signaler les faits à l’agence qui l’employait.
Nora accepta de témoigner en son nom.
Une autre serveuse, Leïla, confirma avoir vu Vanessa lever le bras.
Leurs témoignages existaient indépendamment du nom de Matteo Romano.
La jeune femme glissa les coordonnées de ses collègues dans un dossier séparé, afin de pouvoir les transmettre sans les exposer aux journalistes.
Elle se sentait redevable de leur aide, mais ne voulait pas leur imposer le rôle de personnages dans un scandale mondain.
Le lendemain, Isabelle lui demanda si elle voulait l’accompagner à un rendez-vous.
La rencontre concernait l’ancienne salariée de Richard, mais elle précisa qu’Abigaëlle n’avait aucune obligation d’y assister.
Abigaëlle refusa d’abord.
Elle n’était ni enquêtrice ni membre de cette famille et ne voulait pas que l’on confonde son histoire avec une affaire qui dépassait sa vie.
Puis Isabelle lui dit une chose inattendue.
« Je n’ai pas besoin que vous trouviez la vérité à ma place. Je voudrais seulement ne pas entrer seule dans cette pièce. »
Abigaëlle reconnut dans sa voix la jeune fille effrayée de l’hôpital.
Elle accepta, à condition de pouvoir partir si elle se sentait fatiguée.
Elles retrouvèrent Matteo et son avocate, maître Besson, dans un cabinet près de la gare de Lyon.
Une femme d’une cinquantaine d’années attendait déjà, un dossier cartonné posé sur les genoux.
Elle s’appelait Marianne Roche.
Huit ans auparavant, elle s’occupait de la comptabilité des véhicules d’une société appartenant à Richard Delcourt.
« J’ai gardé des copies », dit-elle avant même de s’asseoir.
« Je n’aurais pas dû les emporter. Mais je ne supportais pas qu’on me demande de modifier les dates. »
L’avocate lui demanda de raconter les faits dans l’ordre.
Marianne sortit une facture d’atelier, un bon de réparation et une photographie imprimée.
Sur celle-ci, une camionnette blanche portait un logo bleu déformé près de la portière.
Le pare-chocs avant était endommagé.
« Elle est revenue au dépôt au petit matin », expliqua Marianne.
« Le chauffeur, Étienne Valette, tremblait. Il disait qu’une voiture avait quitté la route devant lui. »
« Était-il impliqué ? » demanda Matteo.
« Je ne l’ai pas vu conduire. Je ne peux pas dire ce qui s’est passé sur l’autoroute. »
Cette prudence rendit son récit plus crédible aux yeux d’Abigaëlle.
Marianne avait connu une peur réelle, mais elle distinguait soigneusement ses observations de ses déductions.
Elle expliqua avoir quitté la société quelques semaines après l’accident, épuisée par les demandes contradictoires de sa hiérarchie.
Elle avait gardé la chemise cartonnée au fond d’une armoire, sans savoir comment parler sans compromettre ses anciens collègues.
Elle montra ensuite une instruction manuscrite jointe au dossier d’entretien.
On y demandait d’enregistrer la réparation comme une intervention ordinaire, sans mention de choc sur la route.
Les initiales « R. D. » figuraient en bas, à côté d’une date.
« Je ne peux pas certifier qui a écrit ces lettres », précisa-t-elle.
« Mais c’est après un appel du bureau de monsieur Delcourt que les documents ont été modifiés. »
Isabelle avait posé ses mains sur la table.
Elle fixa le logo bleu de la camionnette.
« C’est peut-être ce que j’ai vu », murmura-t-elle.
Maître Besson refusa de tirer une conclusion immédiate.
Elle photographia les documents avec l’accord de Marianne et proposa d’organiser leur remise aux enquêteurs dans des conditions permettant d’en vérifier l’origine.
Il faudrait consulter le dossier de l’accident, ses constatations matérielles et les auditions de l’époque.
« Et monsieur Valette ? » demanda Isabelle.
Marianne hésita.
« Il vit encore dans l’Yonne. Je crois qu’il veut parler, mais il a peur de ce qu’il risque lui-même. »
Matteo se leva brutalement.
Ses mains tremblaient.
Abigaëlle comprit qu’il aurait préféré partir sur-le-champ chercher Richard.
« Si vous l’affrontez maintenant, vous lui donnerez seulement le temps de préparer sa réponse », dis-je.
Il s’arrêta.
Ce n’était pas elle qui pouvait l’empêcher de se mettre en colère.
Mais elle pouvait lui rappeler que la vérité aurait besoin de plus que sa puissance.
Sur le chemin du retour, Isabelle demanda à Abigaëlle pourquoi elle avait quitté l’hôpital si vite huit ans plus tôt.
Elle lui raconta qu’elle travaillait alors à temps partiel et que sa mère l’attendait pour prendre le dernier train.
Abigaëlle n’avait imaginé ni récompense ni reconnaissance future.
Elle voulait seulement que quelqu’un aide cette adolescente.
« Vous auriez pu me chercher », dis-je.
« J’ai essayé, bien plus tard », répondit-elle.
« Mais je n’avais qu’un prénom. Matteo croyait pouvoir tout résoudre avec des enquêteurs privés. »
Elle sourit tristement.
« Il a parfois du mal à comprendre qu’on ne retrouve pas les gens comme on retrouve une adresse. »
Lorsqu’elle rentra chez elle, un courrier de l’agence l’attendait.
Sa prochaine mission au Grand Atoria avait été annulée pour « difficultés relationnelles avec la clientèle ».
Abigaëlle ressentit d’abord une colère froide, puis une peur très pratique : le loyer, les courses, les rendez-vous avant la naissance.
Elle envoya aussitôt le courrier à la juriste.
La juriste lui confirma que cette décision devait être examinée séparément, avec les contrats et les échanges écrits.
Abigaëlle n’avait pas l’intention de laisser son avenir dépendre d’un homme riche, même reconnaissant.
Elle demanda donc aussi un rendez-vous à l’agence pour comprendre exactement ce qu’il advenait de ses autres missions.
Tant qu’elle le pouvait, elle voulait prendre des décisions à partir de documents qu’elle possédait, pas de promesses échangées dans un salon.
Le soir, Isabelle l’appela encore.
Marianne venait de rappeler maître Besson.
Étienne Valette avait accepté de rencontrer un enquêteur, à une condition : que sa famille n’apprenne pas sa version des faits dans les journaux.
Puis Isabelle ajouta, la voix cassée, qu’il avait prononcé le nom de Richard avant même qu’on lui montre la facture.
La question n’était plus seulement de savoir quelle voiture avait roulé sur l’autoroute.
Il fallait comprendre pourquoi son conducteur s’était tu pendant huit ans.
Pour suivre le témoignage qui pouvait remettre en cause le récit officiel, lisez la partie 4.













