Le numéro de l’expéditeur n’apparaissait dans aucun des contacts d’Abigaëlle.
Elle relut le message au réveil, assise dans son lit d’hôpital, pendant que Nadia allait chercher ses affaires.
Le médecin venait de lui annoncer que les premiers contrôles étaient rassurants, mais qu’elle devrait éviter les efforts et consulter sans attendre si de nouveaux symptômes apparaissaient.
Abigaëlle sentit enfin ses épaules se détendre.
Elle avait passé la nuit à écouter des bruits de couloir en imaginant tout ce qui pouvait arriver à son bébé.
Elle ne répondit pas immédiatement au message.
À la place, elle le montra à Nadia.
« Tu crois que c’est vraiment le père de Vanessa ? »
« Il peut écrire lui-même s’il a quelque chose à dire. Et il peut le faire sans t’ordonner de te taire. »
Abigaëlle réfléchit, puis tapa quelques mots.
« Je ne rencontrerai personne seule. Pour toute proposition, merci de m’écrire. »
La réponse arriva vingt minutes plus tard.
Un cabinet de conseil proposait de prendre en charge ses frais médicaux et de lui verser une somme destinée à compenser le préjudice subi pendant le gala.
En contrepartie, un document joint lui demandait de ne communiquer avec aucun journaliste et de ne plus faire de déclaration publique concernant les personnes présentes.
La formulation englobait curieusement tous les événements de la soirée, sans se limiter à la gifle.
« Je n’ai même pas parlé à un journaliste », murmura-t-elle.
Nadia prit le temps de lire le document.
« Ne signe surtout rien avant d’avoir eu un avis indépendant. »
Abigaëlle photographia les pages et les conserva.
Elle répondit simplement qu’elle consulterait une personne compétente avant toute décision.
Ce refus de se précipiter lui donna un sentiment nouveau : malgré les moyens de la famille Delorme, personne ne pouvait lui imposer de choisir dans l’heure.
Deux jours plus tard, Abigaëlle rencontra Isabelle dans un petit café proche de chez elle.
Nadia les accompagnait.
Isabelle avait proposé un lieu discret, loin de l’hôtel et de ses photographes.
Elle posa devant Abigaëlle une enveloppe contenant une carte écrite de sa main huit ans auparavant.
« Je l’avais préparée pendant ma rééducation », expliqua-t-elle. « Je ne savais pas où l’envoyer. »
Sur le papier, l’écriture était maladroite et quelques mots avaient été corrigés.
Isabelle remerciait une donneuse inconnue de lui avoir permis de revoir le jardin de son lycée.
Abigaëlle passa doucement son pouce sur un pli de l’enveloppe.
Elle ne s’attendait pas à être bouleversée par une phrase aussi simple.
« Je travaillais dans une blanchisserie à l’époque », raconta-t-elle. « Une amie avait parlé d’un appel urgent. Je suis allée à l’hôpital après mon service. Je n’avais pas réfléchi à ce que cela changerait. »
Isabelle la regarda avec gravité.
« Cela a changé ma vie. »
Un silence confortable s’installa.
Puis Abigaëlle évoqua la discussion entendue près des portes de l’hôpital.
Elle précisa aussitôt qu’elle avait été épuisée, que huit années s’étaient écoulées et qu’elle ne connaissait ni les deux hommes ni le véhicule évoqué.
« Je ne veux accuser personne sur la base d’une phrase », dit-elle.
Isabelle comprit.
Elle aussi avait appris à se méfier des souvenirs trop nets qui apparaissent seulement après qu’on leur a donné une signification.
« Je vais demander à Matteo de revoir ce que nous possédons déjà », proposa-t-elle. « Nous n’utiliserons pas vos mots comme une preuve. »
Matteo avait conservé une partie des documents de l’accident dans un coffre, notamment les échanges avec l’assurance et une copie de la décision de classement concernant l’absence d’un autre conducteur identifié.
À l’époque, sa famille avait accepté la conclusion selon laquelle le véhicule transportant Isabelle avait perdu le contrôle sous la pluie.
Aucune investigation supplémentaire n’avait abouti.
Le souvenir de sa sœur blessée avait occupé toute la place.
Le lendemain, Isabelle appela Abigaëlle.
« Dans les documents, il existe une photographie prise sur la route au petit matin. On distingue une trace de peinture claire sur la barrière, mais l’expert n’a pas pu déterminer d’où elle venait. »
« Cela peut venir de n’importe quel véhicule », répondit Abigaëlle.
« Oui. Matteo dit exactement la même chose. Mais un nom revient dans une correspondance : Delorme Services. »
Abigaëlle sentit son estomac se nouer.
« Quel rapport avec l’accident ? »
« C’était une entreprise chargée de livraisons pour plusieurs établissements du groupe Delorme. Un assureur avait demandé si elle possédait un véhicule dans le secteur cette nuit-là. La réponse avait été négative. »
Cette information n’établissait pas qu’un véhicule de l’entreprise avait provoqué la collision.
Elle expliquait cependant pourquoi une question restée sans réponse méritait peut-être d’être reprise.
Isabelle avait déjà demandé conseil à un avocat sur la possibilité de faire examiner les éléments par les autorités compétentes.
Pendant ce temps, la direction du Grand Atoria convoquait Nadia.
La responsable des ressources humaines souhaitait « clarifier » ce qu’elle avait vu lors de la réception.
Quand Nadia confirma la gifle et la chute du plateau, on lui demanda si elle était absolument certaine de cet ordre.
« J’étais à trois mètres », répondit-elle. « Oui, j’en suis certaine. »
Elle demanda que son témoignage soit versé sans modification au rapport d’incident.
Abigaëlle, avertie après l’entretien, déposa de son côté un signalement écrit à son employeur et se renseigna sur les démarches permettant de porter plainte.
Elle ne voulait pas qu’une faveur privée remplace la reconnaissance des faits.
Trois jours après le gala, Matteo l’appela avec son accord.
Sa voix semblait plus prudente que lors de la réception.
« Nous avons retrouvé la demande adressée à Delorme Services après l’accident », annonça-t-il. « Et un ancien responsable de flotte figure comme signataire de leur réponse. Il s’appelle Étienne Vasseur. »
« Est-ce qu’il a accepté de vous parler ? »
« Pas encore. Il a seulement demandé pourquoi nous cherchions à rouvrir ce dossier. »
Abigaëlle pensa aux vingt-quatre heures qu’elle venait de passer à craindre pour son enfant.
Elle se demanda combien d’années Isabelle avait, de son côté, consacré à accepter une explication peut-être incomplète.
« S’il parle, écoutez-le sans lui promettre quoi que ce soit en mon nom », dit-elle.
« Bien entendu. »
Ce soir-là, un second message arriva du cabinet représentant Richard.
Il proposait cette fois de faire signer l’accord dès le lendemain, avant toute consultation extérieure.
Abigaëlle transmit le message à son conseil et n’y répondit pas.
Au même moment, Matteo reçut un appel d’Étienne Vasseur.
L’ancien responsable de flotte ne voulait pas parler au téléphone.
Mais il avait gardé, disait-il, une copie d’un document qu’on lui avait demandé de modifier huit ans auparavant.
Ce document concernait-il réellement la nuit où Isabelle avait failli mourir ?
Pour découvrir ce qu’Étienne avait conservé, poursuivez avec la partie 4.













