Isabelle s’arrêta devant Abigaëlle sans oser lui prendre les mains.
La jeune femme avait grandi, mais sa façon de retenir ses larmes était restée celle d’une adolescente qui cherchait courageusement à rassurer les autres.
« Je voulais vous retrouver pour vous remercier », dit-elle.
« Vous êtes vivante. C’est déjà beaucoup. »
Abigaëlle essaya de sourire, puis posa une main sur son ventre.
La douleur qu’elle avait ressentie en se baissant revint, plus sourde.
Isabelle le remarqua immédiatement.
« Vous avez mal ? »
« Un peu dans le dos. Je crois que j’ai surtout eu peur. »
Matteo tourna la tête vers la responsable de salle qui venait enfin de s’approcher.
« Appelez quelqu’un qui puisse l’examiner. Et faites sécuriser ces débris. »
Cette fois, Abigaëlle ne laissa personne décider à sa place.
« Je veux bien voir un médecin, mais pas que vous transformiez mon histoire en spectacle. »
Matteo acquiesça sans discuter.
Il demanda aux photographes de cesser de filmer, puis fit ouvrir le petit salon attenant à la réception.
Deux collègues d’Abigaëlle l’accompagnèrent, dont Nadia, qui travaillait avec elle depuis presque trois ans.
Nadia récupéra son sac et lui apporta un verre d’eau.
« J’aurais dû intervenir », murmura-t-elle.
« Tu étais aussi choquée que moi. Mais si quelqu’un te demande ce que tu as vu, dis-le. »
« Je le dirai. »
Dans la grande salle, la musique reprenait timidement.
Les invités faisaient déjà circuler des versions contradictoires de l’incident.
Certains parlaient d’un plateau renversé, d’autres d’une dispute.
Cette rapidité à transformer une gifle en simple maladresse serra davantage la poitrine d’Abigaëlle que la brûlure sur sa joue.
La responsable de salle, Madame Perrin, entra quelques minutes plus tard.
« Nous allons rédiger un rapport interne », annonça-t-elle.
« Alors écrivez qu’elle m’a frappée avant que le plateau tombe », répondit Abigaëlle.
Madame Perrin hésita.
« Il faudra recueillir plusieurs témoignages. »
« Bien sûr. Mais vous n’avez pas besoin d’attendre demain pour noter l’ordre des faits. »
Nadia approuva d’un signe de tête.
Elle se souvenait nettement du bruit de la gifle, puis du verre brisé.
La responsable prit enfin son carnet.
Pendant ce temps, Matteo avait rejoint Richard près d’une porte donnant sur la terrasse.
Richard tenait son téléphone avec une insistance inhabituelle.
« Tu aurais pu éviter cette annonce publique », souffla-t-il.
« Je n’avais pas prévu de retrouver Abigaëlle en la voyant se faire frapper. »
« Tu comprends que la presse va tout mélanger. »
« C’est ta fille qui a frappé une employée. Ce n’est pas une invention de la presse. »
Richard détourna les yeux.
Matteo connaissait depuis longtemps cette manière de répondre sans répondre.
« Ce n’est pas seulement Vanessa qui t’inquiète », constata-t-il.
« Tu te trompes. »
« Quand j’ai parlé de l’accident d’Isabelle, tu as changé de visage. »
Richard rangea brusquement son téléphone.
« Je connaissais l’histoire, voilà tout. Une nuit tragique. »
« Je ne t’ai jamais raconté cette nuit en détail. »
Un serveur passa entre eux avec des verres vides.
Richard attendit qu’il soit loin avant de répondre.
« Nous fréquentons les mêmes cercles depuis des années, Matteo. Tu oublies ce que tu confies. »
L’explication était possible.
Matteo le savait.
Il décida pourtant de ne pas ignorer ce qu’il venait de voir.
Dans le salon, une médecin appelée par l’organisation recommanda à Abigaëlle un examen obstétrical, notamment parce qu’elle avait été bousculée et ressentait des douleurs.
Il n’était pas question de conclure à distance que son bébé allait bien.
Abigaëlle accepta qu’on l’accompagne aux urgences de la maternité où elle était suivie.
Nadia proposa de rester avec elle.
« Je peux prendre un taxi », protesta Abigaëlle.
« Tu peux aussi accepter qu’une amie t’accompagne », répondit Nadia.
Isabelle, restée discrètement près de la porte, s’avança.
« Je ne veux pas vous imposer notre présence. Mais si vous avez besoin d’une aide pratique, dites-le-moi. »
Abigaëlle la regarda longuement.
Elle avait donné son sang huit ans auparavant parce qu’une inconnue avait besoin d’aide, pas pour gagner une place dans une famille riche.
Ce soir, elle tenait à préserver cette différence.
« Merci. Pour l’instant, j’ai surtout besoin de savoir si mon enfant va bien. »
« Alors c’est la seule chose qui compte », répondit Isabelle.
Avant son départ, Matteo demanda à parler quelques secondes à Abigaëlle, en présence de Nadia.
« Je vous dois des excuses pour la manière dont tout cela s’est passé devant tout le monde. Je ne vous ai pas demandé si vous souhaitiez qu’on raconte votre histoire. »
« Vous cherchiez votre sœur dans mes souvenirs », répondit-elle. « Je comprends. Mais cette soirée ne doit pas devenir une histoire sur vous. »
Il baissa la tête.
« Vous avez raison. »
Elle fut surprise de l’entendre prononcer ces mots sans chercher à se justifier.
« Je souhaite également qu’on conserve les images de la salle », ajouta-t-elle. « Avant qu’elles ne disparaissent. »
Matteo proposa que la direction sécurise les enregistrements selon la procédure de l’hôtel et les mette à disposition des personnes habilitées.
Abigaëlle accepta cette démarche, sans lui donner le pouvoir de décider pour elle d’une éventuelle plainte.
À la maternité, les examens durèrent plus longtemps qu’elle ne l’avait imaginé.
Un médecin lui expliqua ce qu’il surveillait et la nécessité de rester en observation jusqu’à ce que l’équipe soit rassurée.
Nadia attendit dans le couloir, un café froid entre les mains.
Vers minuit, Abigaëlle reçut un message d’Isabelle.
Il ne contenait aucune promesse d’argent ni de faveur.
Seulement une phrase : « Je pense à vous et au bébé. Vous n’êtes obligée de rien me répondre. »
Abigaëlle posa son téléphone sur la couverture.
Une autre image de cette nuit vieille de huit ans lui revint.
Alors qu’elle quittait l’hôpital après le don, deux hommes discutaient derrière une porte entrouverte.
Elle avait oublié leurs visages, mais pas une phrase entendue au passage.
« Le véhicule de service ne doit pas apparaître dans le dossier. »
À l’époque, elle n’avait pas su de quel dossier il était question.
Cette nuit, pour la première fois, elle se demanda si ces mots avaient un lien avec l’accident d’Isabelle.
Elle ne possédait qu’un souvenir incomplet, et refusait d’en faire une accusation.
Pourtant, le visage soudain livide de Richard revint la troubler.
Le lendemain matin, un message inconnu arriva sur son téléphone : « Madame Fournier, Monsieur Delorme souhaite vous rencontrer avant que vous parliez à qui que ce soit. »
Pourquoi Richard Delorme voulait-il maintenant lui parler en privé ?
Découvrez dans la partie 3 ce qu’Abigaëlle décidera de faire de cette demande.













