Isabelle resta debout devant le cahier, comme si s’asseoir aurait signifié accepter ce qu’elle venait de dire.
Elle ouvrit le tiroir d’un secrétaire ancien et en sortit une chemise cartonnée, différente des archives de Sainte-Anne.
Sur la couverture, elle avait écrit le nom de Thomas et l’année 2008.
« J’ai fait cette copie sans son accord. L’original se trouvait dans son bureau. Je n’ai jamais su s’il l’avait détruit. »
Elle déplia deux feuillets.
Le premier était un relevé des évacuations de la maternité, portant le tampon de l’hôpital Saint-Vincent.
Une ligne indiquait : « Nourrisson Arnaud, sexe féminin, transféré hors du service à 6 h 12. » Le second était un avis interne établi après l’incendie : « Décès supposé du nourrisson du berceau 4.
Identification à confirmer.
Bracelet non retrouvé. »
Marguerite relut les mots plusieurs fois.
« Supposé. À confirmer. C’est tout ce qu’ils savaient ? »
Isabelle acquiesça.
L’incendie n’avait pas été une disparition organisée dès le départ.
D’après les rapports rendus publics, il avait commencé dans un local technique.
Le personnel avait déplacé les nourrissons dans la confusion.
Un bébé était mort au cours de la catastrophe et des informations concernant plusieurs berceaux avaient été mélangées.
« Thomas a vu ces deux feuilles », expliqua Isabelle. « Il savait que ton enfant figurait parmi les évacués vivants. Pourtant il a accepté qu’on te parle de sa mort. »
« Accepté ? » répéta Marguerite. « Il m’a tenu la main quand on me l’a annoncée. »
Cette précision rendait les faits plus insupportables que n’importe quel cri.
Pendant des années, Marguerite avait conservé le souvenir de cette main comme la seule chose solide au milieu de sa douleur.
Elle se demanda combien de fois Thomas avait répété son mensonge en la regardant pleurer.
Émilie examina les copies sans les toucher.
Elle refusait de considérer leur authenticité comme acquise simplement parce qu’elles correspondaient à ce qu’elle espérait.
Le cachet était lisible, mais un papier ancien pouvait aussi être mal interprété.
« Il faut retrouver les originaux », dit-elle. « Et demander à quelqu’un d’indépendant de les examiner. »
Madeleine approuva.
Elle proposa de contacter une avocate qu’elle connaissait par une association d’aide aux familles.
Marguerite accepta aussitôt.
Aucune des deux ne souhaitait mener une enquête improvisée dans la chambre d’une vieille femme effrayée.
Isabelle reprit la parole.
« Thomas m’a appelé pendant l’incendie. Il connaissait mon travail à Sainte-Anne. Il m’a dit qu’une petite fille devait être mise à l’abri, parce que sa mère était hospitalisée et que le service ne pouvait plus la garder. J’ai accepté un accueil de quelques jours. »
Deux jours plus tard, il avait apporté une demande de placement plus durable.
Il assurait que Marguerite l’avait signée et qu’elle ne voulait plus revoir l’enfant.
Isabelle connaissait la détresse de sa belle-sœur et jugeait cette décision impossible.
Elle avait posé une question.
Thomas lui avait répondu qu’elle n’avait pas à se mêler de leur mariage.
« Pourquoi as-tu fait suivre le dossier ? » demanda Marguerite.
« Parce que j’ai choisi de le croire plutôt que de prendre le risque de lui résister. J’avais peur de mon frère. Cela n’excuse rien. »
À cette époque, Isabelle dépendait financièrement de Thomas pour rembourser un emprunt.
Quand elle avait tenté de reparler de l’enfant quelques années plus tard, il lui avait montré l’accord de placement portant la signature de sa belle-sœur, ainsi qu’une fiche sur laquelle Isabelle avait elle-même certifié la réception du nourrisson.
« Il m’a dit que si j’ouvrais la bouche, on m’accuserait d’avoir organisé l’abandon. Je pensais à la petite fille. Je me répétais qu’elle avait peut-être trouvé un foyer et qu’une accusation détruirait son équilibre. En vérité, je me protégeais moi aussi. »
Émilie ne répondit pas.
Elle aurait voulu entendre cette confession dix ou quinze ans plus tôt, au moment où les questions avaient commencé à la poursuivre à l’école.
Mais Isabelle ne pouvait pas lui rendre ces années.
Aucun aveu ne le pouvait.
Marguerite demanda alors pourquoi Thomas aurait pris une décision si cruelle.
Isabelle ne connaissait pas toutes ses pensées.
Elle se rappelait cependant que Marguerite avait envisagé une séparation peu avant la naissance et qu’un conflit opposait le couple au sujet de la gestion d’un immeuble hérité de son père.
« Il disait que tu lui retirerais tout si tu partais avec la petite. Je crois qu’il a imaginé pouvoir te garder auprès de lui en te faisant croire que tu n’avais plus d’enfant. »
« Tu crois », insista Émilie. « Ce n’est pas la même chose que savoir. »
« Tu as raison. C’est ce qu’il répétait à l’époque. Je ne peux pas vous dire si c’était sa seule raison. »
Cette prudence, tardive, surprit Marguerite.
Elle réalisait que la vérité serait peut-être moins nette qu’un récit où chaque personnage savait exactement pourquoi il agissait.
Certaines preuves établiraient des faits.
D’autres questions resteraient liées à la conscience de Thomas.
Le téléphone de Marguerite vibra.
Un message de son mari s’afficha : « Tu es chez Isabelle.
Ne signe rien.
Nous pouvons encore régler ça entre nous. » Elle montra l’écran à Émilie, qui releva les yeux vers la fenêtre.
Une voiture venait de s’arrêter au pied de l’immeuble.
Thomas en descendit, sans manteau malgré le froid.
Il leva la tête et aperçut les silhouettes derrière la vitre.
Isabelle ferma précipitamment les rideaux, mais Marguerite lui demanda de les rouvrir.
« Je ne vais plus me cacher pour lui éviter d’avoir des comptes à rendre. »
Thomas monta les escaliers.
Il frappa à la porte, puis appela Isabelle.
Personne ne lui ouvrit.
Émilie demanda que le cahier et les photocopies soient photographiés, en précisant bien leur provenance.
Elle proposa aussi que chacun écrive ce qu’il avait vu ou entendu, sans chercher à harmoniser ses souvenirs.
Madeleine prit les photographies sur son propre téléphone, avec l’accord d’Isabelle.
De l’autre côté de la porte, Thomas lança qu’ils risquaient d’accuser un innocent.
Puis il ajouta une phrase qui glaça Marguerite.
« L’hôpital avait déjà enregistré le décès. J’ai seulement signé les papiers qu’on me présentait. »
Elle répondit assez fort pour qu’il l’entende.
« Alors tu expliqueras pourquoi une autre feuille indiquait que notre fille avait été évacuée vivante. »
Il ne dit plus rien.
Ses pas finirent par s’éloigner.
Le soir, l’avocate rappela Madeleine.
Elle acceptait de les recevoir dès le lendemain et demanda qu’aucun document original ne soit déplacé avant d’avoir établi une méthode de conservation.
Elle ajouta une information inattendue : un ancien dossier lié à l’incendie pouvait être encore consultable par les autorités compétentes, mais il faudrait identifier le numéro exact.
Marguerite regarda le chiffre inscrit au verso de la demande de placement.
La première vérification indépendante serait possible.
Pourtant, au bas du relevé d’évacuation, Émilie venait de remarquer une mention qu’aucune d’elles n’avait lue : « Remise à un représentant désigné par le père. »
Qui avait reçu le bébé après Lucien, et sur quel ordre ?
Pour suivre cette trace, découvrez Parte 5.













