Le lendemain matin, Émilie n’alla pas directement à l’adresse inscrite par Lucien.
Elle prit un bus jusqu’à la petite maison de Madeleine Besson, dans un quartier calme de Villeurbanne.
Depuis qu’elle avait sept ans, Madeleine représentait pour elle la personne qu’on appelait lorsque la fièvre montait, lorsque l’école faisait peur ou lorsqu’une bonne nouvelle méritait d’être racontée.
Madeleine lui ouvrit avec son tablier encore noué à la taille.
« Tu as l’air de n’avoir pas dormi. »
« Je crois que j’ai rencontré ma mère de naissance. »
La vieille tasse que Madeleine tenait heurta doucement le montant de la porte.
Elle ne posa aucune question pendant quelques secondes.
Puis elle invita Émilie à entrer et mit la bouilloire à chauffer, comme elle l’avait toujours fait dans les moments difficiles.
Émilie lui raconta le restaurant, les deux médaillons et la photographie.
Elle s’attendait à ce que Madeleine conteste une histoire aussi invraisemblable.
À la place, celle-ci sortit une boîte de documents rangée au fond d’un buffet.
Le carton portait encore une étiquette jaunie : « Accueil provisoire — Émilie. »
« Je ne t’ai rien caché par choix », dit Madeleine. « Mais je ne savais presque rien. Quand tu es arrivée chez moi, tu avais déjà vécu dans deux foyers. L’administration m’a remis ce dossier et m’a demandé de te donner une vie stable. »
Un formulaire mentionnait qu’un nourrisson avait été confié aux services sociaux après un séjour au couvent Sainte-Anne.
La date d’arrivée, le 11 mars 2004, était écrite au stylo bleu.
Le nom de l’enfant avait été établi provisoirement.
Aucune filiation n’était indiquée.
« Le médaillon était dans tes affaires », ajouta Madeleine. « On voulait le ranger avec les objets du dossier. J’ai insisté pour qu’il reste à toi. Je me suis dit qu’un jour quelqu’un saurait ce qu’il signifiait. »
Émilie avait parfois reproché à Madeleine de ne pas en savoir davantage.
Ce matin-là, elle comprit la différence entre ignorer une vérité et choisir de la dissimuler.
« Tu aurais pu m’enlever ce bijou pour me protéger des questions. »
« Peut-être. Mais ce n’était pas à moi de décider que ton passé ne comptait pas. »
Émilie prit sa main.
Elle lui demanda de venir avec elle.
Madeleine hésita, puis accepta sans chercher à jouer un rôle qui n’était pas le sien.
Avant de quitter la maison, Émilie téléphona aussi à Marguerite.
Elle lui proposa de les rejoindre à l’adresse d’Isabelle, à Vienne, en début d’après-midi.
Elle précisa que Thomas ne devait pas venir.
Marguerite la remercia, sans prononcer le mot « fille ».
Elle avait compris qu’il fallait laisser à Émilie la liberté de le dire un jour, ou de ne jamais le dire.
Isabelle Arnaud habitait au deuxième étage d’un immeuble ancien, près de la gare.
Lorsqu’elle ouvrit, elle regarda d’abord Madeleine, puis Marguerite, puis la main d’Émilie.
Son visage pâle ressemblait à celui de son frère, mais sa façon de se tenir n’avait rien de son assurance.
« Je pensais que Lucien viendrait seul », murmura-t-elle.
« Il nous a donné votre adresse », répondit Émilie. « Nous sommes là parce que vous connaissez mon histoire. »
Isabelle s’effaça.
Son appartement était propre, presque dépourvu de souvenirs exposés.
Dans un coin du séjour, plusieurs cartons étaient alignés.
Des étiquettes portaient des dates, des noms de paroisses et celui de Sainte-Anne.
« Vous avez gardé les archives du couvent ? » demanda Marguerite.
« Non. Les archives officielles ont été transférées quand la communauté a quitté les lieux. J’ai seulement conservé des copies de quelques pages, celles que j’avais écrites moi-même à l’époque. Je n’aurais pas dû les emporter sans autorisation. »
Elle sortit un cahier à couverture verte et l’ouvrit sur une page protégée par un papier fin.
Émilie lut lentement : « 11 mars 2004.
Nourrisson féminin.
Environ cinq jours.
Chaîne d’argent.
Déposé pour mise à l’abri temporaire. »
Sous ces mots figurait une signature abrégée : « I.
Arnaud. »
Marguerite porta une main à sa bouche.
Six mars.
Sa fille était née le 6 mars.
L’incendie s’était déclaré trois jours plus tard.
Personne n’aurait pu inventer cette correspondance à partir de ce qu’Émilie connaissait d’elle-même.
« Tu l’as reçue ici », dit Marguerite.
Isabelle fixa le cahier.
« J’étais intendante laïque. J’organisais les arrivées, les repas, le matériel. Une religieuse s’occupait des enfants. Je n’étais pas chargée de décider leur avenir. »
« Ce n’est pas ce que je vous demande », intervint Émilie. « Qui vous a confié ce bébé ? »
Isabelle ferma un instant les yeux.
« Thomas. Il disait que la maternité était devenue dangereuse et que votre mère avait besoin de quelques jours de repos. Je pensais que tout serait régularisé après l’urgence. »
Marguerite se raidit.
Elle se revit, vingt-deux ans plus tôt, dans un lit d’hôpital, incapable de traverser seule un couloir.
Thomas lui avait expliqué qu’on cherchait encore des dossiers détruits.
Puis il avait annoncé la mort de leur enfant, en lui demandant d’épargner au personnel des questions inutiles.
Madeleine s’approcha du cahier sans le toucher.
« Si c’était temporaire, pourquoi l’enfant a-t-elle été confiée aux services sociaux comme une enfant abandonnée ? »
Isabelle ne répondit pas tout de suite.
Elle tira d’une autre enveloppe une photocopie d’une demande de placement, rédigée deux jours après l’arrivée du bébé.
Une signature y figurait sous la mention « accord de la mère ».
Marguerite se pencha sur la feuille.
« Ce n’est pas mon écriture. »
Il ne s’agissait pas seulement d’un nom mal reproduit.
Les lettres étaient arrondies d’une manière qui ne lui appartenait pas.
Elle se rappelait n’avoir signé aucun papier de ce genre, surtout pas pendant ces journées où on lui avait assuré que son enfant était mort.
Émilie regarda Isabelle.
« Vous saviez que ce document était faux ? »
La femme prit appui sur le rebord de la table.
Ses yeux s’emplirent de larmes, mais Émilie ne voulait plus de larmes à la place des réponses.
« Pas le premier jour. J’ai commencé à comprendre ensuite. J’ai eu peur de ce qu’il m’arriverait si je parlais. »
« Et vous n’avez rien fait ? »
« J’ai essayé une fois. Thomas m’a montré quelque chose. Depuis, j’ai vécu avec la certitude qu’une parole pouvait faire du mal à plusieurs personnes. »
Marguerite releva la tête.
« Qu’est-ce qu’il t’a montré ? »
Isabelle retourna la demande de placement.
Au verso, presque effacé, un ajout avait été fait au crayon : « En cas de contestation, utiliser l’autorisation du père. » Juste à côté figurait un numéro de dossier d’hôpital.
Elle murmura qu’il existait un autre document, conservé par Thomas lui-même, qui expliquait comment la mort avait été déclarée.
Émilie comprit alors que la signature imitée n’était que la première partie du mensonge.
Pour découvrir à quoi correspondait le numéro laissé au verso, poursuivez dans Parte 4.













