La question de Clara me prit de court. Du hall, je ne pouvais pas voir la porte de son appartement, quatre étages plus haut. Je le lui dis aussitôt, assez distinctement pour que l’homme à côté de moi entende aussi.
« Je suis en bas, madame. Je ne peux pas voir votre palier. Le monsieur est dans le hall avec moi. »
Elle inspira brusquement.
« Ne le laissez pas monter. »
Avant que je puisse répondre, l’homme franchit la porte intérieure et se dirigea vers l’escalier. Il ne courait pas encore. Il avançait d’un pas rapide, avec cette assurance de ceux qui connaissent chaque marche d’un endroit. Je fis un mouvement pour le suivre, puis je m’immobilisai. J’avais un colis sous le bras, un téléphone de travail et aucune idée de ce qu’il était capable de faire. Me mettre entre lui et les escaliers n’aiderait personne.
« Il monte », dis-je dans l’interphone.
« Fermez votre porte et ne lui ouvrez pas. J’appelle la police. »
« Elle est fermée. »
Sa voix se brisa sur le dernier mot.
« Elle est toujours fermée maintenant. »
Je m’appelle Mathieu Garnier. J’avais trente-sept ans, onze ans de livraisons derrière moi, et j’étais plutôt du genre à résoudre les problèmes en demandant une signature. Ce jeudi-là, vers onze heures et demie, je compris qu’il existait des situations où la bonne procédure ne suffisait pas, mais restait la seule chose solide à laquelle se tenir.
J’appelai le 17. Je donnai l’adresse, l’étage, la raison de l’alerte et les faits que je venais personnellement de constater. Je précisai que je ne savais pas si l’homme avait menacé Clara. L’opératrice me demanda de ne pas le poursuivre et de rester à l’extérieur si je me sentais en danger. Je sortis donc sur le trottoir, sans quitter l’entrée des yeux.
Une femme portant un cabas descendit quelques minutes plus tard. Elle devait avoir une cinquantaine d’années. Elle s’arrêta en voyant ma camionnette et le colis serré contre ma poitrine.
« Vous cherchez quelqu’un ? »
« J’attends la police. Il y a un problème au quatrième. »
Ses doigts se resserrèrent sur la poignée du sac.
« Encore ? »
Je lui demandai son nom. Nadia Robert, deuxième étage. Puis, avant que j’aie posé une autre question, elle murmura :
« Il vient parfois frapper chez elle tard le soir. On l’entend jusque dans la cage d’escalier. »
Elle regarda derrière elle, comme si les murs pouvaient rapporter sa réponse. Je notai son prénom dans mon carnet professionnel, avec son accord. Je ne lui demandai pas de raconter davantage au milieu de la rue.
Trois policiers arrivèrent. L’un prit mes coordonnées et regarda le message affiché sur l’application de livraison ; l’autre monta avec sa collègue. J’entendis des pas dans l’escalier, puis une voix d’homme, plus haut, qui parlait beaucoup trop fort pour une simple discussion entre voisins.
« Je n’ai rien fait ! C’est encore elle qui raconte des histoires ! »
Pendant que nous attendions, j’appelai ma responsable, Sandrine. Elle me demanda si le colis était intact, si je l’avais remis et si je me trouvais en sécurité. À chacune de mes réponses, sa voix devenait plus sérieuse.
« Tu le rapportes au dépôt. Pas de seconde tentative aujourd’hui. Tu consignes tout, même les phrases exactes. Et tu ne publies rien, ni photo ni commentaire. »
Un des policiers redescendit avec l’homme. J’appris son identité quelques minutes plus tard : Philippe Lemaire. C’est le prénom que j’emploie en racontant la scène, bien que, sur le moment, je ne le connusse pas encore. Il me désigna aussitôt.
« Lui, là, il a monté Clara contre moi. J’essayais seulement de lui rendre service. »
Le policier lui répondit calmement qu’il avait entendu sa version et qu’il allait aussi recueillir celle de Clara. Philippe remit son manteau en place, avec un geste minutieux, et rentra dans l’appartement du troisième. Je remarquai qu’il n’avait pas quitté l’immeuble : c’était bien chez lui qu’il revenait.
Une dizaine de minutes plus tard, la policière me rejoignit. Elle m’expliqua que Clara était en sécurité chez elle et qu’elle souhaitait me parler brièvement, sans croiser Philippe. Nous montâmes ensemble. Au quatrième, une porte s’entrebâilla après qu’elle eut annoncé son identité.
Clara était plus jeune que je l’avais imaginé, trente ans peut-être, les cheveux attachés à la va-vite. Un ordinateur allumé éclairait la table derrière elle. Elle travaillait donc bel et bien chez elle. Son visage portait cette fatigue que je connaissais chez les gens qui avaient passé la nuit à attendre quelque chose.
« Vous avez gardé le colis ? » demanda-t-elle.
Je le lui montrai, sans approcher.
« Oui. Mais ma responsable me demande de le ramener au dépôt. La remise doit se faire dans un cadre sûr. »
Clara hocha la tête. Aucun signe d’agacement, seulement un soulagement qui me troubla. J’avais l’habitude qu’on m’en veuille pour un colis non livré. C’était la première fois qu’on me remerciait de repartir avec.
« Philippe est mon ancien compagnon », dit-elle.
« Nous avons été ensemble un an et demi. Il habitait déjà au troisième quand je suis arrivée ici. Depuis notre séparation, il veut savoir qui monte chez moi, qui m’écrit, où je travaille. »
La policière la laissa parler, puis proposa de noter les incidents précis qu’elle souhaitait signaler. Clara désigna le colis.
« Ma sœur m’a envoyé quelque chose d’important. Je ne lui ai jamais dit quand ce serait livré. Et pourtant Philippe m’attendait encore. »
Le mot encore resta suspendu entre nous. Je pensai au regard de Nadia, à la rapidité avec laquelle Philippe avait trouvé l’interphone, à sa certitude que Clara ne répondrait pas. Il n’avait pas improvisé son accueil.
En redescendant, j’aperçus, coincé sous le tableau d’affichage du troisième, un mot manuscrit : « Pour tout colis concernant le 4e, sonner chez M. Lemaire, 3e. » Aucun nom de destinataire, aucune autorisation, juste une consigne présentée comme une évidence.
Je montrai le papier au policier qui m’accompagnait. Il le photographia avant de me demander de poursuivre mon chemin. Dans la camionnette, je notai l’heure et la phrase exacte. Ce papier, posé à la vue de tous, me fit comprendre que Philippe n’avait pas seulement essayé de prendre un paquet. Il avait déjà commencé à décider, à la place de Clara, qui avait le droit de la joindre.







