Camille ne montra pas immédiatement le message à Léo.
Elle attendit que Madame Vernet l’emmène dans la chambre de jeux, puis posa son téléphone devant Matteo.
La photo de l’immeuble occupait tout l’écran.
Matteo la regarda une seconde, puis demanda :
« Votre mère est-elle seule ? »
« Elle est chez une voisine. Je viens de l’appeler. »
« Je vais envoyer quelqu’un. »
« Sans son accord ? Non. »
Il referma la bouche.
Camille se rendit compte qu’il était encore habitué à résoudre une inquiétude en donnant un ordre.
« Je vais conserver ce message et signaler la menace », dit-elle. « Vous pouvez m’aider à retrouver comment quelqu’un a obtenu ces informations. Mais je décide de ce que je fais pour ma mère. »
Matteo hocha la tête.
« Vous avez raison. »
Puis il appela son responsable de la sécurité, Alain, en lui demandant de venir sans arme et sans escorte.
Cette précision, dans un appartement comme celui-ci, rassura Camille moins qu’il ne l’espérait.
Alain consulta la liste des consultations du dossier du personnel.
« Monsieur Nicola a demandé une copie de l’enquête de recrutement hier après-midi », dit-il.
« Pourquoi contenait-elle des renseignements médicaux sur la mère de Camille ? » demanda Matteo.
Alain ne répondit pas aussitôt.
« Votre frère nous a toujours demandé des vérifications très larges. J’aurais dû refuser. »
« Oui », dit Matteo.
Camille n’entendit pas une excuse suffisante.
Elle demanda les coordonnées du responsable du traitement de ses données et une confirmation écrite que son dossier serait conservé pour vérification, sans circulation supplémentaire.
Alain les lui donna.
Matteo posa ensuite son téléphone sur le bureau.
« Je peux organiser un avocat pour vous. »
« Un avocat choisi par moi », répondit-elle.
« Bien sûr. »
Il baissa la voix.
« J’ai laissé trop de gens décider à ma place. Il est temps que cela cesse. »
Camille songea que cette phrase serait facile à prononcer et beaucoup plus difficile à appliquer.
Elle ne lui demanda pas d’être un autre homme en quelques heures.
Elle lui demanda de commencer par son fils.
Dans la chambre de jeux, la docteure Renaud avait disposé des feuilles et des crayons.
Léo dessinait des lignes rouges autour d’une petite maison.
Quand Matteo entra, il dissimula le papier sous ses bras.
« Tu veux que je m’assoie ici ? » demanda son père.
Léo hésita, puis poussa un coussin vers lui.
Camille resta près de la porte.
La psychologue s’était entretenue avec Matteo au préalable.
Elle lui avait demandé de parler lentement, sans inventer de longues explications ni d’excuses qu’un enfant de trois ans ne pouvait pas comprendre.
« Tu sais, maman Giulia est morte », dit Matteo.
Léo leva la tête.
« Elle est partie ? »
« Elle est morte dans un accident. Son corps ne fonctionne plus. Elle ne peut pas revenir. »
Léo regarda la porte.
« Maman revient demain ? »
Matteo ferma les yeux un instant.
« Non, mon cœur. Elle ne reviendra pas. »
Le petit garçon se mit à pleurer.
Son père s’approcha, sans le prendre de force.
« Tu peux être triste. Moi aussi, je suis triste. Je reste avec toi maintenant. »
Léo repoussa le coussin et frappa du plat de la main sur le tapis.
« Pas maman ! »
« Tu as raison. Je ne suis pas maman. Je suis papa. »
Ce furent les mots les plus difficiles que Matteo eut à prononcer ce jour-là.
Léo pleura longtemps.
Il ne se calma pas par miracle.
Mais il laissa son père s’asseoir près de lui, puis lui apporta le train en bois.
La docteure ne parla pas de victoire.
Elle proposa d’autres rencontres et conseilla de garder les photographies de Giulia accessibles à l’enfant.
Camille quitta l’appartement en début d’après-midi.
Elle avait prévenu qu’elle ne resterait pas pendant la réunion de famille prévue ce soir-là.
À Montreuil, Hélène l’attendait avec deux tasses de thé.
Elle semblait fatiguée, mais tenait à servir elle-même.
Camille lui montra le message.
Sa mère lut la phrase sans commentaire, puis lui prit la main.
« Tu peux quitter cet emploi », dit-elle. « Je ne veux pas que tu te mettes en danger pour mes soins. »
« Je sais. »
« Alors pourquoi hésites-tu ? »
« Parce que Léo a besoin d’adultes qui arrêtent de s’enfuir quand il pleure. Mais je ne veux pas non plus qu’il apprenne que quelqu’un doit rester par peur. »
Hélène poussa la tasse vers sa fille.
« C’est justement la différence. Si tu reviens, ce sera parce que tu le choisis. »
Camille lui parla de la docteure Renaud, des photos retirées, des quatorze nounous et du petit train.
Sa mère l’écouta sans interrompre.
« Tu n’es pas obligée de réparer une maison entière », dit-elle ensuite. « Et ce petit a surtout besoin que son père apprenne à y vivre avec lui. »
Camille sourit faiblement.
C’était la première phrase de la journée qui ne lui demandait ni sacrifice ni obéissance.
Le soir, elle se rendit dans un commissariat pour signaler la menace, accompagnée d’une amie et non d’un homme de Matteo.
Elle conserva les échanges et l’heure de réception.
Aucune enquête ne pouvait résoudre immédiatement ce qu’elle ignorait encore.
En sortant, elle trouva deux messages de Matteo.
Le premier précisait que Nicola n’avait plus accès aux dossiers du personnel ni aux décisions concernant Léo.
Le second disait simplement : « Il a accepté de venir parler. »
Le lendemain, Camille retourna avenue Foch pour une courte rencontre, en présence de Madame Vernet.
Nicola se tenait debout dans le salon, les bras croisés.
« Tout ça pour une photographie ? » lança-t-il.
« Vous avez demandé des informations privées sur ma famille », répondit Camille.
« Je voulais savoir qui entrait chez mon frère. »
« Alors pourquoi m’avoir ordonné de disparaître ? »
Il tourna les yeux vers Matteo.
« Cette fille voit des menaces partout. »
Matteo ne bougea pas.
« Nicola, qui a pris cette photographie ? »
Son frère eut un bref sourire.
« J’ai demandé qu’on vérifie son adresse. J’ai fait transmettre un avertissement. Rien d’autre. »
Madame Vernet porta une main à sa bouche.
Camille sentit son estomac se nouer.
Il ne venait pas de nier l’intimidation.
Il tentait seulement de la présenter comme une précaution raisonnable.
« Vous avez utilisé ma mère pour m’effrayer », dit-elle.
« Tu n’aurais pas dû t’occuper de cette famille », répliqua Nicola.
Matteo s’avança entre eux.
« C’est terminé. Tu n’approcheras plus mon fils, ni elle, ni sa mère. »
« Tu ne peux pas m’écarter », répondit Nicola. « Tu m’as donné les moyens d’agir. »
Il tira une feuille de sa serviette et la déposa sur la table.
« Regarde ta signature. »
Matteo prit le document.
C’était un mandat signé six mois plus tôt, lorsqu’il était incapable de gérer les affaires quotidiennes après la mort de Giulia.
Il donnait à Nicola une large autorisation administrative pour les démarches liées à la prise en charge de Léo.
« Tu aurais dû le lire », dit Nicola.
Camille vit Matteo parcourir les paragraphes, puis s’arrêter sur les mots concernant les établissements spécialisés.
Ce n’était plus seulement la question de savoir si le petit garçon devait partir.
Son père avait confié à l’homme qui cherchait à l’éloigner des pouvoirs dont il ne mesurait pas l’étendue.
Et Nicola avait déjà préparé les papiers pour s’en servir.
La décision que Matteo devrait prendre devant son frère ne pouvait plus attendre : retrouvez-la dans la partie 5.













