Le déclic venait de la serrure ordinaire, non d’un verrou.
Camille le comprit lorsque Matteo contourna son bureau et ouvrit lui-même la porte.
Dans le couloir, un homme en costume sombre attendait sans bouger.
« Alain, laissez-nous. Et ne fermez plus cette porte sans demander. »
L’homme s’éloigna aussitôt.
Matteo revint vers elle comme si cet incident ne méritait aucune explication.
« Mon fils s’est endormi sur le canapé », dit-il. « Il tenait encore votre manche. »
« Vous m’avez fait venir pour me parler de son sommeil ? »
« Je veux vous proposer un autre travail. Vous vivriez ici, avec une chambre, un salaire que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Les factures de votre mère seraient réglées. »
Camille sentit son visage se fermer.
« Comment connaissez-vous les factures de ma mère ? »
« Mon service administratif a vérifié votre dossier. »
« Mon dossier professionnel ne contient pas sa maladie. »
Un silence suivit cette remarque.
Matteo avait l’air de découvrir, à son tour, qu’il venait de franchir une limite.
Camille se leva.
« J’ai accepté un poste de femme de ménage. Je ne vous ai demandé ni de l’argent ni de me sauver. »
« Je n’ai pas dit que vous étiez à vendre. »
« Alors ne parlez pas de ma vie comme si vous pouviez la remplacer. Et dites-moi clairement si j’ai le droit de partir. »
Il soutint son regard.
« Bien sûr. »
« Dans ce cas, écartez-vous de la porte. »
Matteo le fit.
Ce simple mouvement lui parut plus important que la somme promise.
Camille traversa le bureau, mais ne toucha pas la poignée.
Elle pensa au petit garçon qui s’était accroché à elle avec une force démesurée.
« Pourquoi avez-vous eu cette réaction lorsqu’il m’a embrassée ? » demanda-t-elle.
Matteo regarda le tapis.
« Sa mère faisait la même chose. Un baiser sur la joue avant de le prendre dans ses bras. »
« Où est-elle ? »
« Giulia est morte il y a treize mois. Un accident de voiture. Léo avait deux ans. »
Il prononça ces phrases sans hausser la voix, mais ses mains tremblaient légèrement.
« Est-ce qu’il sait qu’elle est morte ? »
« Il sait qu’elle ne reviendra pas. »
« Ce n’est pas la même réponse. »
Matteo fronça les sourcils.
« Vous ne connaissez pas notre histoire. »
« Non. Mais je connais la différence entre expliquer une absence et laisser un enfant inventer pourquoi quelqu’un est parti. »
Elle regretta aussitôt la dureté de ses mots.
Pourtant, Matteo ne protesta pas.
Il ouvrit un tiroir et en sortit une photographie pliée.
On y voyait une jeune femme souriante, assise par terre, tandis qu’un tout petit Léo lui posait un train en bois sur les genoux.
« C’était son anniversaire », dit Matteo. « Giulia avait insisté pour lui offrir ce train, pas une voiture électrique. Elle voulait qu’il puisse inventer des voyages. »
Camille reconnut le jouet qui l’avait frappée.
« Il l’a gardé près de lui ? »
« Il le lance sur tous ceux qui essaient de l’approcher. »
Matteo reposa la photo avec précaution.
« J’ai embauché des professionnelles. Des gens recommandés. Rien ne marche. »
« Comment choisissez-vous les personnes qui restent avec lui ? »
« Je délègue. Je suis absent presque toute la journée. »
« Et vous pensez que c’est un détail ? »
Cette fois, il ne chercha pas à se défendre.
Un appel vibra sur le bureau, affichant le prénom Nicola.
Matteo retourna son téléphone sans répondre.
« Mon frère s’occupe de plusieurs décisions domestiques depuis la mort de Giulia. »
Camille ne demanda pas lesquelles.
Elle ne voulait pas entrer dans une famille dont elle venait à peine de rencontrer les membres.
Elle voulait comprendre ce qui arriverait à Léo si elle repartait le lendemain.
« Je peux revenir trois jours », dit-elle enfin. « Pas pour habiter ici. Pour observer ses habitudes pendant mes heures de travail et voir si je peux l’aider sans me faire passer pour sa mère. »
Matteo se redressa.
« Donnez votre prix. »
« Je veux un contrat écrit, des horaires, les coordonnées d’une personne responsable en votre absence et la liberté de refuser les tâches qui dépassent mes compétences. »
« Vous n’avez jamais travaillé comme nourrice ? »
« Non. J’ai gardé des enfants chez des voisins, c’est tout. Léo a peut-être besoin d’un professionnel qui connaît le deuil chez les tout-petits. »
« Je peux organiser ça. »
« Pas pour me remplacer à sa place. Pour vous aider, vous aussi. »
Dans le salon, les lumières étaient tamisées.
Léo dormait sur un coussin près du canapé, sa main serrée autour du train en bois.
Camille s’agenouilla à distance.
Le petit ouvrit les yeux, vit son manteau et se mit immédiatement à respirer plus vite.
« Pars pas. »
« Je rentre chez moi ce soir », dit-elle doucement. « Je reviendrai demain matin après ton petit déjeuner. »
Il secoua la tête.
« Non ! »
« Je comprends que tu n’aimes pas ça. Mais je ne vais pas disparaître sans te le dire. »
Elle montra l’horloge, puis la fenêtre obscure.
« Ce soir, tu restes avec papa. Demain, quand il fera jour, je reviendrai. »
Matteo s’était approché, mal à l’aise.
Camille lui tendit le train.
« Tenez-le avec lui. Il doit entendre votre voix, pas seulement la mienne. »
Le père s’assit par terre pour la première fois de la soirée.
« Je suis là, Léo. »
L’enfant lui donna le jouet sans le regarder.
Ses larmes revinrent, mais il ne frappa personne.
Camille attendit que sa respiration ralentisse avant de se relever.
Dans l’entrée, une femme aux cheveux gris lui apporta son sac.
« Madame Vernet », se présenta-t-elle. « Je dirige le personnel de maison. »
Elle avait un carnet sous le bras.
« Voici les consignes pour demain. Monsieur Duca préfère que tout soit respecté à la lettre. »
Camille ouvrit le cahier pour vérifier les horaires.
Sous la rubrique consacrée à Léo, une phrase était soulignée deux fois :
« Éviter toute proximité affective susceptible de créer une dépendance. »
Plus bas figuraient des initiales qu’elle reconnut sur les papiers du bureau : M. D.
Elle releva la tête.
« Depuis quand donnez-vous cette consigne aux nounous ? »
Madame Vernet hésita.
« Depuis que madame Giulia est partie. »
Camille baissa de nouveau les yeux.
Quatorze femmes avaient essayé de calmer un enfant auquel on leur interdisait peut-être précisément ce dont il avait besoin.
Et l’ordre semblait venir de son propre père.
Pour comprendre qui avait imposé cette règle et pourquoi personne ne l’avait contestée, poursuivez avec la partie 3.













