Le lendemain, Camille arriva à huit heures moins dix.
Elle avait dormi quatre heures et passé le reste de la nuit à se demander si elle avait été imprudente.
Sa mère, Hélène, lui avait dit au téléphone de ne jamais confondre reconnaissance et confiance.
« Un homme qui promet de régler toutes tes dettes peut aussi décider qu’il les possède », avait-elle ajouté.
Camille avait promis de rentrer à Montreuil chaque soir.
Elle comptait tenir parole.
Madame Vernet l’accueillit avec un contrat provisoire que Matteo avait fait rédiger à sa demande.
Les horaires et la rémunération y figuraient.
La mention d’une résidence obligatoire avait disparu.
« Monsieur Duca a demandé que vous puissiez quitter l’appartement à tout moment », précisa l’intendante.
« C’est normal », répondit Camille.
Madame Vernet sembla surprise par cette réponse.
Dans cette maison, ce qui était normal ailleurs avait parfois besoin d’un ordre écrit.
Léo se trouvait dans la salle à manger.
Il avait renversé ses céréales et refusait qu’on approche une serviette.
« Camille ! »
Il descendit de sa chaise, puis s’arrêta en la voyant enlever ses chaussures humides.
Elle lui montra ses mains.
« Je suis revenue comme promis. Tu peux me dire bonjour sans courir. »
Léo toucha sa manche du bout des doigts.
« Revenue. »
« Oui. Et ce soir, je repartirai. On le préparera ensemble. »
Il pinça les lèvres, mais accepta de s’asseoir près d’elle.
Camille ne chercha pas à obtenir un autre baiser.
Elle resta présente, proposa deux bols et laissa Léo choisir celui qui n’était pas cassé.
Après le petit déjeuner, elle observa ce qui se passait lorsque les adultes changeaient de pièce.
Au moindre départ imprévu, l’enfant abandonnait ses jouets et courait derrière la personne.
Quand Madame Vernet sortit chercher une serviette, il lui lança une cuillère.
Camille la récupéra.
« On ne lance pas les choses sur les gens. Tu peux dire que tu as peur qu’elle parte. »
« Elle revient ? » demanda Léo.
« Oui », répondit Madame Vernet depuis la porte, manifestement étonnée qu’on lui demande de le préciser.
À onze heures, une psychologue pour enfants, la docteure Salomé Renaud, arriva sur demande de Matteo.
Elle refusa d’abord toute promesse de résultat rapide.
« Je ne peux pas comprendre un enfant en une séance », expliqua-t-elle. « Nous allons commencer par rencontrer son père, voir ses habitudes et lui laisser du temps. »
Camille décrivit uniquement ce qu’elle avait vu.
Elle mentionna les départs, le train lancé, les pleurs, sans parler d’un diagnostic qu’elle n’était pas qualifiée pour poser.
La docteure approuva cette prudence.
Matteo était venu exprès de son bureau pour l’entretien.
Lorsque Camille posa devant lui le cahier des consignes, son visage se durcit.
« Qui vous a remis ça ? »
« Madame Vernet. Les nounous suivaient-elles cette règle ? »
Matteo relut la ligne soulignée.
« Je l’ai validée », dit-il enfin.
« Pourquoi ? »
Il posa les mains à plat sur la table.
« Après la mort de Giulia, Léo s’attachait à chaque nouvelle personne. Quand une nourrice partait, il hurlait pendant des heures. Nicola m’a convaincu qu’il fallait empêcher ces attachements. »
« Et vous l’avez cru ? »
« Je ne supportais plus de l’entendre appeler quelqu’un d’autre maman. »
La docteure Renaud ne chercha pas à le ménager.
« Votre souffrance est compréhensible. Mais un enfant ne cesse pas de s’attacher parce qu’on le lui interdit. Il peut seulement apprendre que réclamer de la tendresse n’apporte rien, ou qu’il faut crier plus fort. »
Matteo baissa les yeux.
« Je voulais le protéger. »
« Alors il faut peut-être commencer par lui parler de sa mère. Avec des mots simples et vrais. Et par rendre les journées prévisibles. »
Camille songea à la photographie du train.
« Où sont les photos de Giulia ? » demanda-t-elle.
Matteo se tourna vers Madame Vernet.
L’intendante hésita si longtemps que le silence devint pénible.
« Monsieur Nicola a fait vider la chambre d’enfant après les funérailles. Il disait que les souvenirs empêchaient Léo d’avancer. »
« Et vous n’avez rien dit ? » demanda Matteo.
« Je vous l’ai signalé. Vous avez répondu que votre frère savait quoi faire. »
Cette réponse le frappa plus sûrement qu’une accusation.
Camille comprit alors que Nicola n’avait pas eu besoin de se cacher.
On lui avait laissé le pouvoir de décider, et les autres avaient pris l’habitude d’obéir.
À midi, Nicola Duca entra sans frapper.
Il ressemblait à son frère, avec le même port droit, mais son sourire n’atteignait jamais ses yeux.
« J’apprends qu’une employée de ménage réorganise désormais la maison », déclara-t-il.
« Nous avons demandé un avis professionnel », répondit Matteo.
« Une psychologue ? Pour trois caprices et une nounou qui refuse d’obéir ? »
Camille sentit Léo se serrer contre sa jambe.
Le garçon connaissait cette voix.
Nicola remarqua son geste.
« Tu vois ? On lui donne déjà de mauvaises habitudes. »
Matteo se leva.
« Ne parle pas de mon fils comme s’il n’était pas là. »
Le sourire de Nicola disparut.
« Les associés s’inquiètent. Il y a eu quatorze départs, des plaintes du personnel et des dépenses qui ne cessent d’augmenter. Il faut une solution sérieuse. »
Il sortit de sa serviette un dossier cartonné.
Sur la couverture figurait le nom d’un établissement privé proposant un accueil résidentiel pour enfants.
« Une place pourrait se libérer », dit-il. « Quelques mois, loin des problèmes. »
« Léo a trois ans », murmura Camille.
Nicola la regarda enfin.
« Et vous n’avez aucune qualification pour intervenir dans cette conversation. »
« C’est vrai », répondit-elle. « Mais je sais lire : il est écrit ici qu’une évaluation préalable est nécessaire. Elle n’a pas eu lieu. »
Matteo prit le dossier.
La dernière page comportait un formulaire à signer.
Le nom de Léo y était déjà renseigné.
« Tu as organisé ça sans me demander ? »
« Tu me l’avais laissé faire pour tout le reste. »
La tension aurait pu dégénérer.
Mais Léo tira le pantalon de son père.
« Papa, pas partir. »
Matteo s’agenouilla maladroitement.
« Personne ne t’emmène aujourd’hui. »
Camille lui fit signe de ne pas promettre davantage qu’il ne savait tenir.
Le père resta à hauteur de son enfant jusqu’à ce qu’il accepte de toucher sa main.
Nicola referma sa serviette d’un geste sec.
« Tu regretteras d’écouter une inconnue. »
Il quitta la pièce.
Une heure après, Camille reçut un message sur son téléphone personnel.
Il contenait une photo de l’immeuble de Montreuil où vivait Hélène.
Puis une phrase : « Votre mère ne mérite pas d’être mêlée aux affaires des Duca. Rentrez chez vous et ne revenez pas. »
Camille vérifia immédiatement que sa mère était en sécurité.
Elle leva ensuite les yeux vers Matteo, qui essayait encore d’expliquer à Léo ce qu’était un départ.
Ce n’était plus seulement le travail qu’on cherchait à lui faire quitter.
Quelqu’un savait où frapper pour la faire taire.
Pour découvrir comment Camille réagit à cette menace et ce que Matteo apprend sur son entourage, lisez la partie 4.













