Lucas posa sa coupe sur une table sans parvenir à cacher le tremblement de sa main.
Il regarda Mathieu, puis moi, comme s’il espérait encore avoir mal compris.
« Vous êtes mariés ? »
« C’est ce que Sophie vient de vous dire », répondit Mathieu.
J’aurais dû éprouver du soulagement.
Au lieu de cela, une inquiétude nouvelle me traversa.
Lucas n’était pas seulement surpris de découvrir que j’avais un mari.
Il semblait reconnaître quelqu’un qu’il redoutait de rencontrer.
« Vous vous connaissez ? » demandai-je.
Mathieu me regarda avec cette hésitation infime que j’avais déjà remarquée lorsqu’il cherchait la meilleure façon d’annoncer une mauvaise nouvelle.
« Professionnellement. L’agence de monsieur Morel a sollicité notre groupe pour un financement. »
Je savais que Mathieu dirigeait une société d’investissement immobilier.
Nous en parlions peu à la maison, où nos journées se terminaient souvent devant un dîner réchauffé, à discuter de mes chantiers et de ses déplacements.
Je savais aussi qu’il soutenait parfois des projets culturels.
Mais je n’avais jamais entendu le nom de Lucas parmi ses interlocuteurs.
« Pour quel projet ? »
Lucas intervint aussitôt.
« Un dossier encore confidentiel. Cela n’a aucun intérêt pour Sophie. »
« Je suis capable de décider de ce qui m’intéresse », répondis-je.
Une femme aux cheveux gris, vêtue d’un tailleur bleu nuit, s’approcha de notre groupe.
Je la reconnus : Cécile Garnier, responsable du comité indépendant qui examinait les projets présentés au gala.
Elle m’avait envoyé un courriel d’encouragement après avoir reçu mon dossier.
« Il y a un problème ? » demanda-t-elle.
Lucas tenta de sourire.
« Un simple malentendu entre anciens collègues. »
Mathieu ne haussa pas la voix.
« Madame Garnier, une proposition que notre équipe examine mentionne madame Sophie Laurent comme architecte associée à l’agence Morel. »
Je mis une seconde à comprendre.
« Ce n’est pas possible. J’ai quitté cette agence il y a un an. »
« Voilà pourquoi notre service de contrôle a demandé des explications », poursuivit Mathieu.
Lucas fit un pas vers lui.
« Vous avez promis que cette question resterait entre nous. »
« J’ai promis de ne pas diffuser vos documents. Je n’ai jamais promis de laisser votre ancienne collaboratrice dans l’ignorance. »
Je fixai Lucas.
« Tu as utilisé mon nom ? »
Il pinça les lèvres.
« Nous avions des projets communs, Sophie. Tu ne vas pas prétendre que cinq années de travail se sont effacées du jour au lendemain. »
« Je te parle d’un dossier récent. »
Cécile nous invita à nous éloigner des invités.
Elle ouvrit une petite salle de réunion attenante au salon.
À travers la porte vitrée, je voyais encore les maquettes éclairées et les silhouettes qui circulaient entre elles.
Ma présentation devait commencer dans vingt minutes.
Mathieu resta près de l’entrée.
Il expliqua que le groupe Delcourt avait reçu, trois semaines auparavant, une demande de financement distincte du concours du gala.
Le dossier présentait un programme de reconversion de l’ancienne école des Amandiers.
C’était précisément le bâtiment sur lequel je travaillais depuis six mois.
Cécile précisa que l’agence de Lucas avait aussi soumis ce projet au comité du gala, avec un dossier proche de celui présenté au groupe Delcourt.
« Tu connais ce dossier depuis trois semaines ? » demandai-je à mon mari.
« Son existence, oui. Je n’ai vu le détail de la convention que la semaine dernière. »
« Et tu ne m’as rien dit ? »
Il baissa légèrement les yeux.
« Je voulais d’abord savoir si le document était authentique. »
Cette réponse me blessa davantage que je ne l’aurais cru.
Il avait peut-être voulu éviter de m’inquiéter, mais je découvrais qu’il avait discuté de mon travail avec mon ex-fiancé sans que j’en sache rien.
Cécile posa son téléphone sur la table.
« Je vais demander au secrétariat de différer votre passage, Sophie. Pas de l’annuler. Nous devons comprendre si les dossiers se recoupent. »
« Le mien a été remis sous mon propre nom, avec les relevés et les devis », précisai-je.
« Je vous crois lorsque vous me dites cela. Mais le comité devra le vérifier. »
Lucas croisa les bras.
« Voilà ce qui arrive quand on transforme un désaccord professionnel en scène publique. »
Je me tournai vers lui.
« La scène publique, c’est toi qui l’as commencée avec mon alliance. »
Il ne répondit pas.
Pour la première fois de la soirée, sa manière habituelle de déplacer la faute ne fonctionnait plus.
Mathieu proposa d’appeler sa collaboratrice, chargée de vérifier les conventions avant tout engagement.
Je lui demandai de ne rien faire avant que je puisse examiner les éléments moi-même.
« Je ne veux pas qu’on règle cette affaire parce que je suis ton épouse. »
« D’accord », répondit-il.
Lucas eut un rire bref.
« Vous allez vraiment monter toute une enquête pour quelques plans ? »
Cécile se raidit.
« Les plans d’un équipement recevant du public ne sont pas quelques feuilles, monsieur Morel. Et l’attribution des travaux n’est pas une plaisanterie. »
Un assistant apporta une copie de la première page du dossier contesté, imprimée pour notre examen.
Je reconnus la façade de l’école, les fenêtres cintrées et le préau auquel je voulais rendre une seconde vie.
En bas figurait le logo de l’agence Morel et Vidal.
Juste dessous, mon nom apparaissait en caractères noirs : Sophie Laurent, architecte partenaire.
J’eus envie de déchirer la feuille.
À la place, je la photographiai avec mon téléphone.
« Où est la preuve que j’ai accepté cela ? »
Mathieu demanda à sa collaboratrice de transmettre uniquement la page d’identification de la convention, sans les annexes confidentielles.
Quelques instants plus tard, son téléphone vibra.
Il plaça l’écran devant moi.
Une signature électronique était indiquée à la date du 21 mai.
Le service de validation mentionnait une adresse que je connaissais parfaitement.
C’était mon ancienne adresse professionnelle, celle que l’agence était censée avoir désactivée lorsque j’étais partie.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds.
Lucas n’avait pas seulement repris mon nom.
Quelqu’un avait apparemment signé à ma place en utilisant une boîte électronique que je ne contrôlais plus.
« Cette adresse n’était plus à moi », soufflai-je.
Mathieu releva les yeux.
« Alors nous devons découvrir qui y avait accès. »
Lucas se leva précipitamment.
« Vous n’avez aucune preuve d’une irrégularité. »
Je regardai une dernière fois la date imprimée sur la convention.
Le 21 mai, je travaillais déjà seule sur l’école des Amandiers, et je n’avais confié à Lucas aucun mandat.
Pourtant, quelqu’un avait laissé une trace numérique qui prétendait le contraire.
Je compris que je ne pouvais plus simplement reprendre ma présentation comme si rien ne s’était passé.
Il me fallait retrouver la personne qui avait fait vivre mon ancienne adresse après mon départ.
Pour comprendre comment une signature avait pu être apposée en mon nom, poursuivez dans la partie 3.













