Robert ne répondit pas tout de suite. Je vis dans son visage qu’il cherchait encore une explication qui rendrait la première lettre moins grave. La perspective d’un second courrier détruisait cet espoir.
« Où est-il ? » demanda-t-il à Hélène.
« Dans mon bureau. »
« Apporte-le. »
Elle secoua la tête. Elle n’avait pas sur elle la clé du tiroir où elle l’avait rangé, expliqua-t-elle. Ses paroles me semblèrent absurdes. Elle connaissait depuis vingt-cinq ans une partie essentielle de ma vie, et nous étions arrêtés par une clé.
« Demain matin », dit Robert. « Nous regarderons tout. Ensemble. »
Je refusai de passer la nuit dans la maison. Je pris mon manteau dans la petite pièce réservée au personnel, où ma tasse de thé attendait encore sur une étagère. Cette tasse, cette étagère, ces gestes ordinaires me donnèrent soudain le vertige. Trois semaines durant, j’avais plié leurs serviettes en sachant que quelque chose d’immense pouvait se trouver derrière une porte fermée.
Robert me rejoignit dans l’entrée.
« Je vous raccompagne ? »
« Non, merci. J’ai besoin de marcher seule. »
Il me donna son numéro personnel, écrit sur une carte sans le logo de sa fondation. Je ne lui promis pas de l’appeler. Il accepta cela, lui aussi.
Dans le taxi qui me conduisit finalement chez mon amie Inès, à Boulogne-Billancourt, je regardai les lampadaires défiler. Je n’avais rien mangé depuis le début de la réception. Je n’avais pas non plus ressenti la victoire que j’avais parfois imaginée. J’avais obtenu un aveu public, mais ma mère ne pouvait plus entendre cet homme prononcer son prénom.
Inès ouvrit la porte en pyjama. Elle ne me demanda rien avant de me servir un verre d’eau.
« Tu l’as vu ? » finit-elle par murmurer.
« Oui. »
« Et ? »
« Il ne savait pas. C’est ce qu’il dit. »
Elle s’assit face à moi.
« Tu as le droit de ne pas le croire aujourd’hui. »
Je dormis peu. Au matin, j’envoyai à l’agence un compte rendu précis de la soirée et demandai la fin anticipée de ma mission. La responsable confirma qu’aucune faute professionnelle n’était retenue contre moi. Elle proposa de m’affecter à un autre domicile après quelques jours de repos. Cette réponse banale fut un soulagement inattendu : au moins un morceau de ma vie restait entre mes mains.
Robert m’appela avant midi. Il avait retrouvé la clé avec Hélène, et celle-ci acceptait de me remettre le courrier devant lui. Il ne me demanda pas de revenir comme employée, mais comme destinataire concernée par ce secret.
Je retournai à Saint-Cloud avec Inès. Elle attendit dans le jardin après que nous avions convenu d’un message à lui envoyer si je souhaitais partir. Je ne voulais plus entrer seule dans une pièce où quelqu’un avait tant de raisons de contrôler mes paroles.
Dans le bureau, Hélène portait un pull gris et n’avait pas maquillé ses yeux. Elle posa sur la table une enveloppe épaisse, marquée du nom de Robert. Une date était inscrite au dos : octobre 2009.
« Camille me l’a envoyée à l’adresse de cette maison », dit-elle. « J’ai reconnu son écriture. »
À l’intérieur se trouvait une lettre de deux pages et un dessin plié. Sur la feuille, un enfant avait représenté trois silhouettes devant un immeuble. Deux étaient coloriées; la troisième, tracée au crayon, restait sans visage.
Je reconnus immédiatement mon écriture maladroite sous le dessin : « Maman, moi et le papa que je ne connais pas. »
Huit ans. J’avais huit ans quand j’avais demandé à ma mère si le fait de ne pas connaître quelqu’un empêchait de l’aimer. Elle m’avait embrassé les cheveux sans répondre.
Robert s’assit lentement. Il regarda le dessin comme s’il avait peur de l’abîmer.
« Pourquoi a-t-elle renvoyé une lettre après toutes ces années ? » demandai-je.
Hélène m’indiqua les pages. Ma mère y racontait les questions que je posais à l’école, mon désir de connaître au moins une histoire vraie au sujet de mon père. Elle affirmait une nouvelle fois qu’elle ne réclamait rien. Elle demandait seulement qu’on remette le dessin à Robert, s’il était d’accord pour recevoir des nouvelles.
Plus bas, une phrase me coupa le souffle : « Je ne sais pas ce que vous lui avez dit, Hélène, mais ma fille ne peut pas grandir enfermée dans votre silence et dans le mien. »
« Elle savait que c’était vous qui répondiez », dis-je.
« Bien sûr qu’elle le savait. »
« Et pourtant elle vous a donné une seconde chance. »
Hélène joignit les mains.
« J’ai gardé la lettre. Je ne l’ai pas détruite. »
« Vous avez gardé un dessin qu’une enfant adressait à son père », répondit Robert. « Ce n’est pas la même chose que de le lui remettre. »
Je demandai à photographier le courrier. Hélène accepta. Nous plaçâmes les pages sur la table, à côté de la photographie de 2000. Ces documents ne racontaient pas une histoire parfaite. Ils montraient seulement qu’à deux reprises, ma mère avait essayé de franchir une distance que quelqu’un d’autre maintenait.
Robert finit par me regarder.
« Je me souviens de 2009. Je traversais une période difficile avec ma fondation. Hélène me disait alors que je devais apprendre à protéger notre vie privée. Je ne savais pas ce qu’elle entendait réellement par là. »
Je ne voulais pas lui pardonner par procuration. Je lui demandai plutôt ce qu’il avait fait, lui, quand Camille n’avait plus répondu à ses messages.
« Je me suis convaincu qu’elle m’avait oublié », admit-il. « C’était plus facile que de me demander si je l’avais blessée. »
Cette franchise ne réparait rien, mais elle ouvrait enfin une conversation sans accusation prémâchée.
Je rangeai les copies dans mon sac. Au moment de partir, je remarquai une dernière ligne au bas de la lettre de 2009, presque effacée sous un pli.
« Depuis votre passage à Lyon, je ne crois plus vos promesses. »
Je levai les yeux vers Hélène.
« Votre passage à Lyon ? Vous avez rencontré ma mère ? »
Robert se redressa.
Hélène ferma les paupières. Après avoir nié pendant une journée entière ce qu’elle avait fait, elle n’essaya même plus de prétendre qu’il s’agissait d’un malentendu.
« Oui », dit-elle. « Je suis allée la voir. Et je lui ai dit quelque chose que Robert n’a jamais su. »
Que s’était-il réellement passé lors de cette visite à Lyon ? Pour en découvrir les conséquences, lisez la partie 4.













