Six semaines après les premiers enregistrements, Salvatore reçut une convocation pour être entendu plus longuement. L’enquête avançait à un rythme qui lui paraissait parfois interminable. Il avait fourni les fichiers, les échanges écrits, les coordonnées des personnes susceptibles d’éclairer le contexte. Il avait aussi appris qu’il ne pouvait pas connaître chaque étape ni obtenir une réponse immédiate à toutes ses questions. L’attente devenait une autre forme d’épreuve, moins spectaculaire que la confrontation avec Lucinda, mais plus difficile à contenir dans sa vie quotidienne.
Les professionnels chargés du dossier proposèrent un recueil de la parole de Ruby dans un cadre adapté à son âge. Salvatore en discuta avec Mme Laurent, puis expliqua à sa fille ce qui allait se passer avec des mots simples. Il insista sur un point : elle n’avait pas à deviner ce que les adultes souhaitaient entendre. Elle pouvait dire qu’elle ne se souvenait pas, demander une pause et répondre comme elle en était capable.
— Si je dis que Lucinda était gentille certains jours, ça veut dire qu’elle n’a rien fait de mal ? demanda Ruby.
Salvatore resta silencieux une seconde. La question disait beaucoup de la difficulté que représentait cette histoire pour elle. Lucinda lui avait parfois lu des livres, arrangé ses cheveux avant l’école, apporté une boisson chaude les jours de pluie. Ruby avait aimé certains de ces moments. Elle cherchait maintenant à comprendre si un souvenir agréable pouvait rendre faux ce qui lui avait fait peur.
— Tu as le droit de te souvenir des bons moments aussi, répondit-il. Ça ne change pas ce que tu as vécu quand elle te retirait l’orthèse.
— Et si je ne sais pas expliquer pourquoi elle faisait ça ?
— Tu n’as pas à l’expliquer à sa place.
Le matin du rendez-vous, Ruby choisit un pull bleu et glissa deux autocollants de poissons dans la poche de son manteau. Salvatore l’accompagna jusqu’à l’accueil, puis attendit dans l’espace prévu pour les proches. Il ne connaissait pas les questions posées derrière la porte et ne chercha pas à se les faire raconter mot pour mot au retour. Ruby sortit fatiguée, mais demanda aussitôt un pain au chocolat. Ils allèrent dans une boulangerie voisine sans parler du dossier.
Ce fut plus tard, en traversant un square, qu’elle s’arrêta devant une balançoire.
— J’ai dit que je voulais qu’elle arrête.
— D’accord.
— Je crois que je l’avais déjà dit avant, mais tout doucement.
Salvatore s’accroupit près d’elle.
— Je t’entends maintenant.
Ruby regarda ses chaussures. Elle ne demanda pas s’il était fier d’elle. Elle voulut simplement s’asseoir cinq minutes sur un banc avant de reprendre la voiture. Il resta près d’elle, sans se servir de cette confidence pour prolonger la conversation.
Quelques jours plus tard, Marc fut entendu à son tour. Il remit une chronologie écrite des consultations du système et reconnut avoir tardé à prévenir. Salvatore apprit que l’ancien responsable de sécurité n’avait pas cherché à maquiller ce retard. Une partie de lui en éprouva du respect ; une autre restait incapable de lui confier à nouveau la sécurité quotidienne de Ruby. Marc quitta finalement ses fonctions, après les vérifications et formalités nécessaires. Ils échangèrent une poignée de main, sans promesse de se revoir.
— J’espère qu’elle va mieux, dit Marc.
— Elle apprend à aller mieux. Ce n’est pas la même chose.
Salvatore s’en voulut un instant de sa sécheresse, puis la laissa derrière lui. Il n’était pas obligé de rendre tous les départs harmonieux pour que sa maison redevienne paisible.
Son propre entretien avec les enquêteurs fut moins confortable qu’il ne l’avait prévu. On lui demanda ce qu’il savait des soins prescrits, à quelles occasions il avait confié Ruby à Lucinda et pourquoi il avait écrit qu’il craignait de trop protéger sa fille. Il répondit honnêtement. Oui, il avait laissé Lucinda organiser une grande partie des journées. Oui, il avait parfois approuvé des décisions sans en vérifier les détails. Non, il n’avait jamais consenti à la suppression de l’orthèse en dehors des indications médicales. À plusieurs reprises, il dut admettre qu’il ignorait des choses qu’un père aurait dû chercher à savoir.
En sortant, il ne se sentit pas innocenté. Il se sentit seulement plus exact. La honte de ne pas avoir tout vu ne dispensait pas d’affronter les faits, et l’amour qu’il portait à Ruby ne réécrivait pas les semaines précédentes.
À la maison, Élise lui apprit que Ruby avait demandé à préparer seule son sac pour le lendemain. Il monta à l’étage et la trouva en train de vérifier ses crayons par couleur. Sur le lit, son orthèse de rechange était rangée dans une pochette facile à ouvrir. Elle avait décidé elle-même où la placer.
— Papa, dit-elle, tu peux vérifier avec moi ? Pas à ma place.
Il s’assit au bord du lit. Elle lui montra les livres, sa gourde, puis l’étiquette où son prénom était écrit. Il remarqua qu’elle avait pris un carnet neuf.
— Pour écrire des choses importantes ? demanda-t-il.
— Peut-être. Ou pour dessiner des chats.
Il sourit. Ruby n’avait pas à consacrer chaque page à ce qui lui était arrivé.
Plus tard dans la soirée, l’avocat de Salvatore l’appela pour annoncer que l’affaire poursuivait son chemin judiciaire. Il ne promit ni décision rapide ni issue automatique. Les enregistrements constituaient des éléments sérieux, mais seraient examinés dans le cadre prévu, avec les déclarations et les autres pièces. Salvatore nota les prochaines échéances sans les annoncer à Ruby comme une victoire.
À l’heure du coucher, elle lui demanda si Lucinda finirait par dire pardon.
— Je ne sais pas, répondit-il.
— Et si elle ne le dit jamais ?
Il prit le temps de choisir ses mots.
— Ce qu’elle a fait restera mauvais, même si elle ne le reconnaît pas. Tu n’as pas besoin de ses excuses pour avoir le droit d’aller bien.
Ruby sembla satisfaite de cette réponse incomplète. Elle lui tendit son livre de chevet et lui demanda de lire le chapitre où un renard cherche son chemin. Salvatore commença, s’interrompit pour répondre à une question sur l’histoire et reprit. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, il termina une soirée entière sans regarder son téléphone pour savoir si la justice avait avancé.













