Le lendemain matin, Salvatore retrouva Ruby assise par terre devant sa bibliothèque. Elle avait sorti trois albums qu’elle connaissait par cœur, mais n’en ouvrait aucun. Lorsqu’il lui demanda si elle voulait prendre son petit déjeuner, elle répondit oui avec une rapidité qui lui rappela les dernières semaines. Il avait pris cette docilité pour de la bonne humeur. À présent, il se demandait combien de fois elle avait accepté quelque chose simplement pour éviter de contrarier un adulte.
Dans la cuisine, Ruby observa Élise préparer ses tartines. L’orthèse était correctement fixée, après les explications du médecin, mais la petite gardait le pied presque immobile sous la table. Chaque bruit de pas dans le couloir la faisait relever les yeux.
— Lucinda a encore une clé ? demanda-t-elle.
Salvatore ne mentit pas.
— Nous sommes en train de régler l’accès à la maison. Elle n’a pas le droit de venir te voir. Si quelqu’un se présente, Élise ou moi serons là.
— Et si elle dit que tu lui as demandé ?
La question resta suspendue entre eux. Salvatore comprit que Lucinda ne s’était pas contentée de retirer l’orthèse. Elle avait aussi utilisé son nom pour obtenir l’obéissance de Ruby.
— Personne ne doit te faire mal en disant que cela vient de moi, répondit-il. Tu peux demander à me parler, même si la personne se fâche.
Ruby poussa sa tartine du bout du doigt.
— Mais elle disait que les grandes personnes se racontent tout.
Salvatore sentit qu’il aurait voulu en savoir davantage immédiatement. Il se souvint des paroles du médecin et résista à l’envie de l’interroger. Il demanda plutôt ce qu’elle préférait faire cet après-midi. Ruby réfléchit longuement avant de choisir de dessiner. Ce simple choix lui sembla demander un effort considérable.
Ils avaient un rendez-vous deux jours plus tard avec une psychologue habituée à recevoir des enfants après un événement traumatisant. Salvatore s’y rendit sans promettre à Ruby que la dame réglerait tous ses problèmes. Il lui expliqua seulement qu’elle pourrait parler, jouer ou rester silencieuse. Dans la salle d’attente, Ruby choisit un petit cheval en bois auquel manquait une oreille. Elle l’emporta dans le cabinet avec l’autorisation de la psychologue, Mme Laurent.
La première séance ne ressembla pas au grand aveu que Salvatore redoutait et attendait à la fois. Ruby dessina une maison, deux arbres et un petit rectangle gris devant une porte. Elle expliqua que ce rectangle était « l’endroit où on laisse les choses quand on ne peut plus les prendre ». Mme Laurent ne lui demanda pas d’y placer une signification. Elle resta avec l’enfant, attentive, jusqu’à ce que Ruby change elle-même de sujet.
À la fin du rendez-vous, la psychologue reçut Salvatore quelques minutes, avec l’accord de Ruby pour les informations qu’elle pouvait transmettre. Elle parla de peur anticipée, de vigilance et du besoin de retrouver des repères fiables. Elle ne transforma ni les dessins ni les silences en preuve de quoi que ce soit.
— Vous cherchez peut-être une chronologie complète, dit-elle. Ce sera le rôle des personnes habilitées à recueillir son récit, si une procédure le nécessite. Ici, ce qui compte, c’est qu’elle comprenne que ses choix ont de nouveau une place.
Salvatore acquiesça. Il avait passé la nuit précédente à regarder les vidéos jusqu’à ne plus pouvoir distinguer les dates. Chaque séquence confirmait les mêmes faits et ajoutait une nouvelle raison de se reprocher son absence. Il venait pourtant de comprendre que son obsession des preuves risquait, à son tour, de laisser Ruby seule avec ses besoins.
Sur le chemin du retour, elle demanda à s’arrêter chez un marchand de journaux pour choisir des autocollants. Elle prit une planche d’étoiles argentées et hésita devant une autre, avec des poissons. Salvatore eut envie de lui acheter le présentoir entier. Il se contenta de demander laquelle elle voulait vraiment. Elle choisit les poissons.
Le soir, alors qu’Élise rangeait la cuisine, Ruby apporta son album de coloriage à son père. Une page représentait une fête avec des ballons, de longues tables et des personnages tenant des mains. Sur le côté, Ruby avait dessiné une petite silhouette assise près d’une fenêtre.
— C’est moi, expliqua-t-elle.
— Tu n’es pas avec les autres ?
— Je ne pouvais pas aller jusque-là.
Elle indiqua un endroit de la feuille où l’orthèse, dessinée en gris, reposait sur un meuble trop haut. Salvatore reconnaissait la table du salon filmée par les caméras. Il baissa les yeux vers sa fille, mais ne lui demanda ni quand ni combien de fois cela s’était produit.
— Tu avais voulu rejoindre les autres ?
Ruby hocha la tête.
— Elle m’a dit d’attendre sans bouger. Après, tu es revenu et elle a dit que j’étais fatiguée.
Salvatore se souvint de cette journée. Il avait embrassé Ruby sur les cheveux, trouvé Lucinda prévenante et accepté de repartir pour une réunion. Ce souvenir précis fut plus douloureux que les images de surveillance. Il avait été présent quelques minutes, mais pas assez attentif pour voir ce qui se passait.
Ruby retourna une page vierge.
— Je peux te poser une question sans que tu te fâches ?
— Bien sûr.
— Quand j’ai dit la vérité, tu m’as crue parce que Marc avait la carte ?
Salvatore aurait pu répondre trop vite. Il préféra réfléchir à ce qu’elle demandait vraiment.
— La carte m’a montré ce qu’elle faisait. Mais je devais t’écouter dès que tu m’as parlé. J’aurais aussi dû remarquer que tu avais peur avant ce jour-là.
— Tu ne savais pas.
— Non. Et j’aurais dû faire davantage attention.
Ruby posa ses autocollants sur la table, puis choisit un petit poisson bleu. Elle le colla à côté de la silhouette près de la fenêtre. Ce n’était pas une guérison. C’était peut-être seulement la première chose qu’elle décidait elle-même de changer dans ce dessin.
Plus tard, Salvatore ferma l’ordinateur où les vidéos étaient conservées dans un espace sécurisé. Il appela son avocat pour demander comment protéger le témoignage de sa fille sans l’exposer inutilement. La réponse ne serait ni immédiate ni simple. Pour une fois, il accepta de ne pas accélérer les choses au seul motif qu’il en avait les moyens.
Avant de se coucher, il trouva un papier plié près de sa tasse. Ruby y avait écrit avec application : « Demain, est-ce qu’on peut déjeuner ensemble ? » Il prit son agenda, raya une réunion et posa le papier au milieu du bureau, là où il ne pourrait pas prétendre ne pas l’avoir vu.













