« Va-t’en ! »
Le petit train en bois traversa le salon et frappa Camille Moreau à l’épaule avant qu’elle ait le temps de se protéger.
Elle recula sous le choc.
Devant elle, un petit garçon de trois ans serrait les poings, le visage rouge de colère.
« Léo ! »
Camille avait entendu son prénom à peine cinq minutes plus tôt.
C’était celui de l’enfant que personne ne parvenait à garder.
À son arrivée dans le somptueux appartement de l’avenue Foch, dans le seizième arrondissement de Paris, elle avait croisé une femme en pleurs près de l’ascenseur de service.
La femme tenait son sac contre sa poitrine.
« Vous êtes la nouvelle nounou ? » avait-elle demandé d’une voix tremblante.
« Non. Je viens pour le ménage. »
La femme avait laissé échapper un rire nerveux.
« Alors restez loin du petit. »
Puis elle était partie sans se retourner.
Camille avait appris quelques minutes plus tard qu’il s’agissait de la quatorzième nounou à quitter la famille Duca.
Quatorze femmes.
Certaines n’avaient tenu que quelques jours. D’autres étaient reparties après quelques heures.
Toutes avaient renoncé à s’occuper de Léo.
À trois ans, le petit garçon possédait un visage presque angélique, de grands yeux sombres et des cheveux bruns soigneusement coupés.
Mais lorsqu’il se mettait en colère, tout changeait.
Il hurlait, mordait, donnait des coups de pied et lançait les objets qui lui tombaient sous la main.
Son père, Matteo Duca, n’avait pourtant pas l’habitude de rencontrer de résistance.
Dans certains cercles parisiens, son nom suffisait à faire taire une conversation. Homme d’affaires redouté, lié aux milieux mafieux, il possédait une fortune immense et une influence que peu de gens osaient défier.
Il pouvait faire trembler des hommes puissants.
Mais il ne savait pas comment apaiser son propre fils.
Camille, elle, n’avait aucune intention de devenir nounou.
À vingt-trois ans, elle vivait dans un petit appartement à Montreuil. Depuis que sa mère avait commencé des traitements médicaux coûteux, les factures s’accumulaient.
Les dépenses non remboursées, le loyer et les échéances de ses emprunts absorbaient presque tout ce qu’elle gagnait.
Ce travail représentait une chance de respirer un peu.
Elle était venue nettoyer les sols, dépoussiérer les meubles et effacer les traces de doigts sur les immenses baies vitrées.
Rien d’autre.
Et maintenant, un enfant venait de lui lancer un jouet en plein corps.
« Tu vas arrêter, oui ? » murmura-t-elle, davantage surprise que fâchée.
Léo s’approcha brusquement.
Son petit pied heurta le genou de Camille.
Elle grimaça.
Puis il leva de nouveau le poing.
À quelques mètres, Matteo Duca observait la scène.
Il tenait un verre en cristal.
Son regard était froid, presque résigné.
Il connaissait déjà la suite.
La jeune femme allait crier. Elle exigerait qu’on éloigne l’enfant. Peut-être annoncerait-elle immédiatement sa démission.
Cela s’était produit tant de fois.
Mais Camille ne cria pas.
Elle posa lentement le chiffon qu’elle tenait encore à la main.
Puis elle s’agenouilla sur le tapis, juste devant Léo, jusqu’à ce que leurs regards soient à la même hauteur.
Le petit garçon resta immobile, le poing toujours levé.
« Tu es vraiment très en colère, hein ? »
Léo fronça les sourcils.
Camille sentit son épaule douloureuse. Son genou la lançait encore.
Elle aurait pu reculer.
Elle aurait même eu toutes les raisons de quitter cette maison.
Mais elle regardait surtout ce petit visage crispé, ces yeux brillants et cette respiration trop rapide pour un enfant aussi jeune.
« Ça fait beaucoup de colère pour un si petit corps », dit-elle doucement.
Le silence s’installa.
Derrière elle, Matteo ne bougeait plus.
Camille poursuivit, sans essayer de saisir la main de Léo.
« Tu as le droit d’être en colère. »
Elle lui laissa un instant.
« Moi, je ne pars pas. »
Quelque chose changea dans le regard du garçon.
Ses doigts commencèrent à se détendre.
Son poing descendit de quelques centimètres.
Puis ses lèvres tremblèrent.
Camille ne fit aucun geste brusque.
« C’est bon, Léo. Je suis là. »
Le petit garçon avança d’un pas.
Et, contre toute attente, il posa un minuscule baiser sur la joue de Camille.
Elle en resta stupéfaite.
Une seconde plus tard, Léo se jeta dans ses bras.
Il éclata en sanglots.
Pas les cris furieux qu’il poussait quelques instants auparavant.
Des pleurs profonds, presque désespérés, comme si une peine immense venait enfin de trouver une issue.
Camille l’entoura doucement de ses bras.
« Voilà… ça va aller. »
Léo s’accrocha à elle.
Il pleurait toujours, mais ne cherchait plus à frapper.
Derrière eux, un bruit sec retentit.
Le verre de Matteo Duca venait de lui échapper des mains.
Le cristal se brisa sur le marbre.
Camille tourna la tête.
L’homme que tout Paris semblait craindre fixait son fils avec une expression qu’elle ne parvenait pas à comprendre.
Il avait perdu son calme.
Et pour la première fois depuis son arrivée, Camille sentit une inquiétude naître en elle.
Pourquoi un simple geste de tendresse bouleversait-il autant cet homme ?
Trente minutes plus tard, on la conduisit dans le bureau privé de Matteo Duca.
La pièce était vaste, silencieuse, entourée de bibliothèques sombres.
Matteo se tenait derrière son bureau.
Il lui indiqua un fauteuil.
Camille s’assit, les mains serrées sur ses genoux.
Elle craignait d’avoir commis une erreur.
Peut-être n’aurait-elle pas dû toucher l’enfant. Peut-être allait-on lui reprocher de s’être mêlée de quelque chose qui ne la regardait pas.
Elle avait désespérément besoin de ce travail.
Matteo l’observa longuement.
Puis il parla d’une voix calme.
« Vous ne retournerez pas à Montreuil. »
Camille releva brusquement les yeux.
« Pardon ? »
« Vous ne retournerez pas à vos dettes. Ni à la vie que vous meniez jusqu’ici. »
Un frisson lui parcourut le dos.
« Monsieur Duca… je ne comprends pas. »
Derrière elle, la porte du bureau se referma avec un léger déclic.
Camille se raidit.
Quelques minutes auparavant, elle croyait avoir simplement réconforté un enfant malheureux.
À présent, elle comprenait que ce baiser avait changé bien plus que l’humeur de Léo.
Et la question qui lui traversa l’esprit lui glaça le sang.
Que comptait faire Matteo Duca d’une femme que son fils refusait désormais de laisser partir ?













