La gifle retentit dans la salle de réception du Grand Atoria.
La musique s’arrêta.
Les conversations aussi.
Abigaëlle Faure recula sous le choc, une main se portant immédiatement sur son ventre arrondi par sept mois de grossesse.
Le plateau argenté glissa de ses doigts.
Six flûtes de champagne se fracassèrent sur le sol en marbre, sous les immenses lustres de cristal.
Vanessa Delcourt baissa les yeux vers les débris.
« Magnifique. »
Sa robe en soie argentée brillait sous les lumières. À son cou, un collier de diamants valait probablement plusieurs années de salaire d’Abigaëlle.
« Vous avez failli salir ma robe ! »
La joue de la serveuse brûlait encore.
« Je suis désolée, madame. »
Vanessa eut un petit rire méprisant.
« Évidemment que vous êtes désolée. Les gens comme vous sont toujours désolés après avoir causé des problèmes. »
Abigaëlle baissa les yeux.
Autour d’elles, plusieurs invités échangèrent des regards embarrassés.
Personne ne bougea.
Tout le monde connaissait les Delcourt.
Richard Delcourt, le père de Vanessa, finançait des hôpitaux, des fondations culturelles et de nombreux événements caritatifs à Paris.
Son nom suffisait à ouvrir des portes que d’autres passaient leur vie à essayer de franchir.
Vanessa avait grandi avec cette certitude.
Personne n’oserait la contredire.
Abigaëlle s’accroupit lentement pour ramasser les morceaux de cristal.
Une douleur lui traversa le bas du dos.
Elle posa une main contre son ventre pour garder l’équilibre.
« Je vais nettoyer tout ça, madame. »
« Voilà enfin une bonne idée », répondit Vanessa.
Quelques invités détournèrent le regard.
D’autres firent semblant de ne pas entendre.
Abigaëlle sentit les larmes lui monter aux yeux, mais elle refusa de pleurer devant cette femme.
Elle avait besoin de son travail.
Et surtout, elle devait penser à son bébé.
Ce fut à ce moment-là qu’elle remarqua que son badge s’était détaché de son uniforme pendant sa chute.
Le petit rectangle de plastique était tombé à côté des verres brisés.
Elle tendit la main pour le récupérer.
Mais une chaussure noire parfaitement cirée s’arrêta juste devant.
Abigaëlle leva les yeux.
Matteo Romano.
Un étrange silence s’installa autour d’eux.
À trente-sept ans, cet homme possédait des hôtels de luxe, des entreprises de transport maritime et d’importantes propriétés immobilières.
Mais ce n’était pas seulement sa fortune qui inspirait la crainte.
À Paris comme à Marseille, son nom circulait dans des conversations que l’on interrompait lorsqu’un inconnu approchait.
Certains journalistes le présentaient comme un homme d’affaires redoutable.
D’autres évoquaient ses liens présumés avec le crime organisé.
Matteo venait de quitter la table des grands donateurs.
Il observa la serveuse agenouillée.
Puis la marque rouge sur sa joue.
Enfin, il regarda Vanessa.
Sans un mot, il posa un genou à terre et ramassa le badge fissuré.
Plusieurs photographes tournèrent aussitôt leurs appareils vers lui.
Matteo Romano ne s’agenouillait pas devant les gens.
Encore moins en public.
Il retourna doucement le badge entre ses doigts.
ABIGAËLLE FAURE.
Son expression changea.
Il relut le nom.
Puis releva lentement les yeux vers la jeune femme.
« Vous vous appelez Abigaëlle ? »
Elle hocha la tête.
« Oui, monsieur. »
Pendant quelques secondes, Matteo ne répondit rien.
Il semblait chercher quelque chose dans son visage.
Un souvenir.
Une image enfouie depuis longtemps.
Vanessa croisa les bras.
« Matteo, si vous vous inquiétez pour le personnel, la direction pourra très bien la remplacer. »
Il ne lui accorda aucune attention.
L’un de ses hommes de sécurité lui tendit une nouvelle attache.
Matteo fixa lui-même le badge sur l’uniforme d’Abigaëlle, avec une précaution qui contrastait avec son attitude habituelle.
Puis il se releva.
« Présentez-lui vos excuses. »
Vanessa cligna des yeux.
« Pardon ? »
« Excusez-vous auprès d’elle. »
Un rire incrédule échappa à la jeune héritière.
« Je ne présente pas d’excuses aux employés. »
Matteo ne haussa pas la voix.
« Ce n’est pas ce que je vous ai demandé. »
Richard Delcourt s’approcha précipitamment.
« Matteo, voyons. Nous pouvons régler cela calmement. »
« Non, Richard. »
Matteo se tourna de nouveau vers Vanessa.
« Vous venez de frapper une femme enceinte. »
« Elle a failli renverser du champagne sur moi ! »
« Et vous pensez que cela justifie votre geste ? »
Vanessa ouvrit la bouche, puis se ravisa.
Jamais personne ne lui avait parlé de cette manière devant autant de témoins.
« Vous ne la connaissez même pas ! » lança-t-elle finalement.
Matteo regarda Abigaëlle.
Cette fois, son expression s’adoucit.
« C’est là que vous vous trompez. »
Abigaëlle fronça les sourcils.
Elle n’avait aucun souvenir d’avoir rencontré cet homme.
Alors Matteo prononça une phrase qui fit disparaître les derniers murmures de la salle.
« Cela fait presque huit ans que je la cherche. »
Vanessa resta bouche bée.
Richard s’immobilisa.
Abigaëlle secoua doucement la tête.
« Je crois que vous faites erreur, monsieur. »
« Non. »
Matteo prit une inspiration.
« Il y a huit ans, ma petite sœur avait dix-sept ans. Elle a été victime d’un terrible accident sur l’autoroute. »
Abigaëlle sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.
« Il pleuvait. Elle avait besoin d’une opération d’urgence. Son groupe sanguin était rare, et l’hôpital manquait de sang compatible. »
La jeune femme cessa presque de respirer.
Des images remontèrent brusquement à sa mémoire.
L’odeur du désinfectant.
Les lumières blanches d’un service hospitalier.
Une infirmière visiblement inquiète.
Et une adolescente allongée sur un lit, si pâle qu’Abigaëlle avait eu peur de la voir mourir.
Matteo fit un pas vers elle.
« Vous avez donné votre sang. »
Les yeux d’Abigaëlle s’emplirent de larmes.
Elle se souvenait.
« Vous avez refusé toute récompense. Vous n’avez pas laissé toutes vos coordonnées. Et vous êtes partie avant que ma famille arrive. »
Sa voix trembla légèrement.
« Mais ma sœur a survécu. »
Abigaëlle porta une main à sa bouche.
Elle n’avait jamais su ce qu’était devenue cette adolescente.
Matteo baissa les yeux un instant avant de continuer.
« Pendant presque huit ans, j’ai cherché la femme qui lui avait sauvé la vie. »
Près de l’orchestre, une jeune femme brune venait de se lever.
Des larmes coulaient déjà sur ses joues.
Elle s’avança lentement.
Abigaëlle reconnut d’abord ses yeux.
Puis le souvenir devint clair.
« Isabelle… ? » murmura-t-elle.
La jeune femme hocha la tête.
« Vous m’aviez dit que tout irait bien. »
Abigaëlle éclata en sanglots.
Devant tous les invités, la sœur de Matteo Romano venait de retrouver la femme qui lui avait sauvé la vie.
Vanessa ne disait plus un mot.
Mais derrière elle, Richard Delcourt avait cessé de regarder sa fille avec embarras.
Il fixait maintenant Matteo.
Et dans ses yeux, il n’y avait plus seulement de la surprise.
Il y avait de la peur.
Comme si le souvenir que Matteo venait de faire ressurgir menaçait quelque chose que Richard aurait préféré garder enfoui.













