« Alors, Sophie, il est où, ton mari ? Tu l’as inventé ? »
Lucas Morel éclata de rire en désignant mon alliance.
Autour de nous, plusieurs conversations s’interrompirent.
Je tenais contre moi une chemise noire remplie de plans d’architecture. J’étais venue à cette soirée pour présenter mon travail à des investisseurs, pas pour revoir l’homme avec qui j’avais failli me marier.
Et encore moins pour devenir son divertissement de la soirée.
« Lucas, arrête », répondis-je calmement.
Il attrapa une coupe de champagne sur le plateau d’un serveur.
« Quoi ? Je pose simplement une question. »
À son bras, Bianca Vidal, sa nouvelle compagne, examina ma main avec un sourire moqueur.
« C’est vrai que c’est étonnant. Tu t’es mariée quand, Sophie ? On n’a rien vu passer. »
« Je n’étais pas obligée de vous prévenir. »
Bianca échangea un regard amusé avec Lucas.
« Oh, pardon ! Madame a ses petits secrets. »
Quelques invités rirent discrètement.
Je sentis mes joues chauffer, mais je gardai le dos droit.
Le gala annuel d’architecture se déroulait dans les salons d’un grand hôtel parisien. Sous les lustres, architectes, promoteurs et investisseurs discutaient autour de maquettes éclairées et de panneaux présentant les projets sélectionnés.
C’était une soirée importante pour moi.
Depuis six mois, je travaillais seule sur la reconversion d’une ancienne école en lieu culturel de quartier. J’avais préparé mes plans, mes estimations et une présentation que je connaissais presque par cœur.
Deux investisseurs avaient accepté de me rencontrer.
Je ne voulais pas perdre cette chance à cause de Lucas.
Nous nous étions séparés un an plus tôt, quelques semaines avant notre mariage.
Pendant cinq ans, j’avais travaillé dans la même agence que lui. Nous partagions nos dossiers, nos journées interminables et, du moins je le croyais, un avenir.
Puis j’avais découvert qu’il entretenait une relation avec Bianca, une architecte recrutée quelques mois auparavant.
Lorsque j’avais quitté l’agence, Lucas m’avait assuré que je reviendrais.
« Tu verras, Sophie. Dans six mois, tu comprendras que personne ne veut travailler avec une inconnue. »
Je n’étais pas revenue.
J’avais monté mon petit cabinet, trouvé mes premiers clients et appris à ne plus dépendre de son avis.
Et j’avais rencontré quelqu’un.
Mais cela, Lucas ne le savait pas.
« Alors ? » reprit-il en désignant ma main. « Tu vas nous le présenter, ce fameux mari ? »
« Il n’est pas avec moi pour l’instant. »
Lucas leva les sourcils.
« Comme c’est pratique ! »
Bianca éclata de rire.
« Peut-être qu’il est architecte lui aussi. Ou alors milliardaire, tant qu’à inventer une histoire ! »
Cette fois, plusieurs personnes se retournèrent franchement.
Je reconnus parmi elles un homme à qui j’avais envoyé mon dossier la semaine précédente.
Il m’observait sans intervenir.
Mon estomac se serra.
Je n’avais pas honte de mon alliance. J’avais honte de devoir défendre ma vie privée devant des inconnus, comme si Lucas possédait encore le droit de m’interroger.
Je refermai doucement la chemise contenant mes plans.
« Excusez-moi. J’ai des personnes à rencontrer. »
Lucas se déplaça pour me barrer le passage.
« Une minute. Tu nous fais tout ce mystère pour une bague ? »
Son regard descendit vers mon annulaire gauche.
C’était une alliance très simple, en or mat, sans diamant ni pierre précieuse.
Je l’aimais précisément pour cela.
Nous l’avions choisie ensemble, un après-midi pluvieux, dans une petite bijouterie parisienne. Mon mari portait la même.
Lucas eut un sourire méprisant.
« Avant, tu voulais une grande cérémonie. Maintenant, tu nous racontes que tu t’es mariée en secret. Tu ne trouves pas ça un peu ridicule ? »
« Ce qui est ridicule, c’est de faire ça devant tout le monde. »
Mon ton était resté calme.
Son sourire se crispa.
« Oh, ne commence pas à jouer les victimes. »
Bianca posa la main sur son bras.
« Laisse tomber, Lucas. Si elle était vraiment mariée, son mari serait là pour la défendre. »
Je pris une inspiration.
Je savais que je pouvais répondre. Je pouvais leur raconter notre mariage à la mairie, montrer des photographies sur mon téléphone ou leur donner son prénom.
Mais pourquoi aurais-je dû le faire ?
Je ne leur devais aucune justification.
Au fond de la salle, un mouvement attira brièvement mon attention.
Un groupe d’hommes en costume venait de s’écarter près de l’entrée.
Lucas, lui, continuait.
« Écoute, Sophie, personne ne te juge parce que tu es célibataire. Mais cette comédie… »
« Lucas. »
Il s’interrompit.
Ce n’était pas moi qui venais de parler.
Une voix masculine, grave et parfaitement calme, s’était élevée juste derrière lui.
Lucas tourna légèrement la tête.
Un homme de grande taille se tenait à quelques pas, dans un smoking noir impeccablement coupé.
Je reconnus aussitôt son visage.
Mathieu.
Il m’adressa un regard rapide, puis s’avança.
Lucas le dévisagea, comme s’il essayait de comprendre ce qu’il faisait là.
« Vous… »
Mathieu ne lui répondit pas.
Il s’arrêta à mon côté.
Sans brusquerie, il posa sa main gauche sur la chemise noire où reposaient mes plans, juste à côté de la mienne.
Deux alliances en or mat apparurent sous la lumière.
Les mêmes.
Je sentis ses doigts effleurer les miens.
« Tout va bien ? » me demanda-t-il doucement.
Je hochai la tête, incapable de retenir un sourire.
Lucas regardait nos mains.
Bianca avait cessé de rire.
Mon mari leva alors les yeux vers lui.
« Juste ici. »
Deux mots.
Aucune menace.
Aucune explication.
Je pris la main de Mathieu.
« Lucas, je te présente mon mari. »
Je vis la couleur quitter le visage de mon ancien fiancé.
Sa coupe trembla légèrement entre ses doigts.
« Monsieur Delcourt… »
Il avait prononcé ce nom presque dans un souffle.
Mathieu ne bougea pas.
Et pour la première fois depuis que je connaissais Lucas, je le vis regarder quelqu’un avec une peur qu’il ne parvenait pas à dissimuler.
Je compris alors quelque chose.
Lucas connaissait mon mari.
Mais je n’avais aucune idée de ce qui pouvait lui faire aussi peur.













