Le lendemain, Matteo avait posé le petit papier sur sa table sans en effacer un seul pli.
Léo avait accepté de le lui confier pour une heure, à condition de le retrouver ensuite dans son train.
Je n’aurais jamais imaginé voir cet homme demander la permission à un enfant de trois ans.
« Ma sœur affirme qu’Adèle nous a abandonnés en février », dit-il.
« Vous l’avez entendue vous le dire elle-même ? »
Il secoua la tête.
Après une dispute au sujet de la santé d’Adèle, il avait quitté l’appartement pour un déplacement professionnel.
À son retour, ses affaires avaient disparu.
Chiara lui avait annoncé qu’Adèle avait besoin de vivre ailleurs et ne voulait plus être contactée.
Matteo avait tenté de l’appeler, puis avait cessé après plusieurs conversations sans réponse.
« Vous avez pensé qu’elle avait choisi de ne plus voir Léo ? »
« J’ai pensé ce qui m’arrangeait le plus pour ne pas reconnaître que je l’avais laissée seule. »
Cette franchise me surprit.
Elle ne suffisait pas à réparer huit mois de silence, mais elle changeait la manière dont je l’écoutais.
Madame Vidal entra avec le courrier.
En voyant la feuille près du téléphone, elle s’arrêta net.
« Vous connaissez ce papier ? » lui demanda Matteo.
La vieille employée s’appuya au dossier d’une chaise.
« C’est moi qui l’ai donné au petit. »
Elle raconta qu’au début du mois de mai, une enveloppe adressée à Léo était arrivée à la résidence.
Chiara avait ordonné de la renvoyer.
Madame Vidal avait cependant trouvé, glissée à l’intérieur d’un livre pour enfants destiné au garçon, une courte lettre qu’elle n’avait pas eu le courage de jeter.
Elle l’avait confiée à Léo pendant que Chiara était absente.
L’enfant l’avait cachée dans son train.
« Je pensais qu’elle viendrait vraiment », murmura-t-elle.
« Pourquoi ne m’avoir rien dit ? » demanda Matteo.
« Parce qu’à l’époque vous aviez interdit qu’on prononce le nom de madame devant le petit. Et j’ai eu peur de perdre ma place. »
Il ouvrit la bouche, puis la referma.
Ce qu’elle venait de dire le touchait plus sûrement qu’une accusation.
Je demandai si le livre existait encore.
Madame Vidal revint avec un album illustré aux coins usés.
Sur la première page, Adèle avait écrit une dédicace à son fils.
C’était bien la même écriture.
Matteo prit son téléphone.
Il ne demanda pas à un employé de fouiller les affaires d’Adèle, ni de surveiller ses déplacements.
Il appela le responsable de la résidence pour demander si une visite à son nom avait été refusée le 14 mai.
L’homme proposa de vérifier les anciens registres et de le rappeler.
En attendant, nous rejoignîmes Léo.
Le garçon avait aligné ses wagons face à la porte du salon.
Quand une sonnette retentit dans le couloir, il sursauta.
Il courut derrière le fauteuil de son père.
« Pas encore », souffla-t-il.
Matteo s’agenouilla, maladroitement, comme il m’avait vue faire la veille.
« Je suis là. Personne ne va te forcer à sortir. »
Léo ne vint pas dans ses bras.
Mais il posa un doigt sur sa manche et le garda là quelques secondes.
Le rappel arriva à midi.
Le registre indiquait qu’une femme nommée Adèle Renaud s’était présentée le 14 mai à quinze heures douze.
L’accès lui avait été refusé sur instruction de Chiara Duca, enregistrée ce même matin auprès de l’accueil.
L’information ne disait rien des raisons de l’interdiction.
Elle prouvait seulement qu’Adèle avait bien tenté de venir.
Matteo resta longtemps silencieux.
« Elle était à la porte de mon fils », finit-il par dire.
« Et quelqu’un l’a empêchée d’entrer », répondis-je.
Il demanda à son avocat habituel le numéro du conseil d’Adèle.
Puis il se ravisa et prit rendez-vous avec une avocate indépendante, afin de vérifier les démarches déjà engagées sans passer par Chiara.
C’était la première décision raisonnable que je lui voyais prendre sans demander à sa sœur de s’en charger.
L’après-midi, mon téléphone vibra.
Ma mère m’appelait de l’hôpital de Saint-Denis pour me dire qu’un rendez-vous supplémentaire venait d’être fixé.
Elle s’excusa de me coûter encore de l’argent.
Je m’éloignai jusqu’à la cuisine pour pleurer sans bruit.
« Tu n’es pas une facture, maman », lui dis-je.
Je raccrochai en me promettant de ne pas échanger ma liberté contre une chambre dans cet appartement.
Pourtant, lorsque Léo m’apporta son train et me demanda de rester près de lui pendant son goûter, je sus que mon choix ne serait pas simple.
Le surlendemain, Adèle accepta de rencontrer Matteo dans un lieu neutre, en présence de son avocate.
Matteo me demanda seulement si je pouvais l’accompagner jusqu’au café voisin, sans assister à la conversation.
Je refusai d’abord : je n’étais ni médiatrice ni membre de cette famille.
Il comprit, puis me proposa plutôt de rester auprès de Léo avec Madame Vidal pendant ce premier échange entre adultes.
J’acceptai pour la durée de mon service.
Au retour, son visage paraissait vieilli de plusieurs années.
Il me montra, avec l’accord d’Adèle, la copie d’une lettre recommandée qu’elle avait envoyée au printemps.
Elle y demandait un calendrier de rencontres progressives avec son fils, accompagnées si nécessaire par un professionnel.
La réponse reçue, signée par un cabinet mandaté autrefois par la famille Duca, prétendait que Matteo refusait tout contact.
Matteo affirma n’avoir jamais donné cette instruction.
Adèle vivait alors chez sa sœur, près de Vincennes.
Après une période d’épuisement et de troubles de santé ayant nécessité des soins, elle avait voulu retrouver son enfant avec un accompagnement adapté.
Elle n’avait pas demandé qu’on efface les difficultés traversées.
Elle demandait seulement qu’on cesse de les utiliser pour l’empêcher d’être mère.
« Et maintenant ? » demandai-je.
« Maintenant, je dois lui dire ce que j’ai fait, moi aussi. J’ai préféré ma colère à ses explications. »
Avant qu’il puisse poursuivre, Chiara entra dans le salon.
Son manteau clair était encore sur ses épaules.
Elle fixa le courrier, puis son frère.
« Tu l’as rencontrée. »
« Oui. »
Elle sortit son téléphone et lança un enregistrement.
Une voix de femme, brisée par les larmes, disait : « Je ne peux plus m’occuper de Léo. »
Matteo blêmit.
Ce n’était pas la voix d’une inconnue.
C’était celle d’Adèle, et Chiara tenait déjà le doigt sur la suite de l’enregistrement.
Dans la partie 4, découvrez pourquoi ces quelques mots ne racontaient pas toute la vérité sur le départ d’Adèle.













