Le bruit venait simplement du battant que la femme de service avait tiré en sortant.
Je m’en aperçus quand Matteo recula d’un pas pour me laisser passer.
Mais il avait eu le temps de voir ma peur.
« La porte n’est pas verrouillée », dit-il.
« Ce n’est pas la porte qui m’inquiète, monsieur Duca. »
Je m’entendis prononcer ces mots avec une fermeté dont je ne me serais pas crue capable.
Il regarda mes mains serrées sur mon sac.
« Je voulais vous proposer de vivre ici, le temps que mon fils retrouve un peu de stabilité. »
« Alors il fallait me le demander. »
Son visage se durcit, puis quelque chose céda dans son regard.
Il revint derrière son bureau sans tenter de me retenir.
« Vous avez raison. J’ai parlé comme si la décision m’appartenait. »
Je respirai enfin.
La peur de perdre mon salaire ne me quittait pas, mais celle de rester prisonnière dans cette pièce s’éloignait.
« Je suis femme de ménage, pas éducatrice », rappelai-je.
« Je le sais. »
« Et votre fils m’a fait mal. Ça aussi, il faut le savoir. »
Matteo baissa les yeux vers mon épaule.
Il s’excusa sans chercher à minimiser le coup de train.
Je n’avais encore jamais entendu un employeur de ce genre reconnaître aussi simplement une faute.
Il m’expliqua que son agence de recrutement vérifiait les dossiers de toutes les personnes appelées à entrer chez lui.
C’était ainsi qu’il avait appris les difficultés de ma mère et mes impayés.
Je lui répondis que ces renseignements ne lui donnaient aucun droit sur ma vie.
« Je ne vous demande pas de devenir la mère de Léo », reprit-il.
« Heureusement. Il en a déjà une, non ? »
Il tourna la tête vers la fenêtre.
Le silence qui suivit fut plus lourd que sa proposition.
« Elle s’appelle Adèle Renaud. Elle est partie il y a huit mois. »
« Partie où ? »
« Je croyais le savoir. Aujourd’hui, je ne suis plus certain de rien. »
Il ajouta qu’après son départ, Léo avait commencé à mordre les adultes, à frapper les portes et à refuser qu’on le touche.
Les nounous s’étaient succédé.
Certaines avaient tenu une semaine, d’autres une seule matinée.
Une psychologue pour enfants avait proposé des rencontres, mais les rendez-vous avaient été interrompus après deux séances.
Matteo dit cela d’une voix sèche, presque honteuse.
« Qui a décidé de les interrompre ? » demandai-je.
« Ma sœur, Chiara, gérait l’organisation de la maison. Elle estimait que cela agitait davantage Léo. »
Je ne connaissais pas Chiara.
Pourtant, son nom sembla changer l’air de la pièce.
« Je peux rester jusqu’à la fin de mon service », dis-je.
Matteo acquiesça.
Je précisai que je ne prendrais aucune décision avant d’avoir lu un contrat, et que ma mère resterait ma priorité.
Il ne discuta pas.
Dans le couloir, la femme âgée qui m’avait annoncé le départ de la quatorzième nounou m’attendait.
Elle s’appelait Madame Vidal et travaillait dans l’appartement depuis six ans.
« Il vous a renvoyée ? » chuchota-t-elle.
« Non. Mais il m’a presque proposé une nouvelle vie sans me demander mon avis. »
Pour la première fois, elle sourit.
Puis son expression s’assombrit lorsque je lui parlai d’Adèle.
« Évitez ce prénom devant la sœur de monsieur. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’ici, on a appris à ne plus poser de questions. »
Je repris mon chariot.
Dans le salon, Léo était assis sous une table, les bras autour de son train de bois.
Il se raidit dès qu’il me vit.
Je m’accroupis à distance, sans chercher à le toucher.
« Je vais nettoyer près des fenêtres. Tu peux garder ton train. »
« Tu pars ? » murmura-t-il.
Sa voix n’avait plus rien du cri de tout à l’heure.
« Je pars ce soir, comme les gens qui finissent leur journée. Et je reviens demain si on me demande de travailler. »
Il réfléchit longtemps.
« Les autres disent demain. »
Je ne trouvai pas de réponse qui effacerait cette phrase.
Je lui proposai simplement de lui annoncer mon départ avant de prendre l’ascenseur.
Il glissa son train sur le tapis, puis le ramena contre lui.
Pendant que je nettoyais, je remarquai l’espace vide au-dessus d’une petite bibliothèque.
Le papier peint portait une marque rectangulaire, comme si un grand cadre avait été décroché récemment.
Léo suivit mon regard.
« Photo maman », dit-il.
« Elle était là ? »
Il hocha la tête et serra les lèvres.
Une porte claqua quelque part et il enfouit aussitôt son visage dans ses genoux.
J’attendis que le bruit cesse.
« On peut remettre le train sur les rails ? » demandai-je.
Il leva les yeux.
Nous construisîmes une voie courte, sans faire semblant que rien ne s’était passé.
Quand l’une des pièces se coinça, il frappa le parquet de sa paume.
Je lui montrai comment retirer le wagon sans casser le reste.
Cette fois, il essaya avant de crier.
Au moment de ranger, le petit moteur en bois s’ouvrit sous mes doigts.
Un papier plié, coincé derrière la cabine, tomba sur le tapis.
Je n’avais pas voulu fouiller son jouet.
Je le ramassai pour le remettre à sa place.
Sur le papier, une écriture ronde avait tracé quelques mots : « Mon Léo, je viens jeudi. Je t’aime. Maman. »
Au bas, une date : le 14 mai.
Léo m’arracha presque la feuille.
« Maman jeudi », répéta-t-il.
Je le regardai, bouleversée.
Il gardait cette promesse près de lui depuis des mois.
Je lui demandai s’il voulait garder le papier dans sa poche ou le remettre dans la locomotive.
Il choisit la locomotive, puis exigea que le petit couvercle reste ouvert.
Je compris qu’il craignait peut-être de perdre aussi les mots de sa mère.
Je ne lui promis pas son retour.
Personne ne pouvait honnêtement le lui promettre.
Le soir, au lieu de cacher ma découverte, je demandai à Matteo de venir dans le salon.
Léo lui montra lui-même le papier, sans lâcher ma manche.
Le visage de son père se vida de toute couleur.
« C’est l’écriture d’Adèle », murmura-t-il.
« Elle n’est donc pas partie sans un mot ? »
Matteo fixa la date.
« Le 14 mai, on m’avait assuré qu’elle ne cherchait plus à voir notre fils. »
Il releva les yeux vers moi.
Il ne demandait plus comment j’avais calmé Léo, mais qui avait empêché sa mère de venir.
Pour savoir ce qui s’était passé ce jeudi-là, il nous faudrait d’abord comprendre pourquoi une promesse de quelques mots avait été cachée dans un train d’enfant.
Découvrez dans la partie 3 ce que la date du 14 mai allait révéler.













