J’abaissai la poignée et poussai la porte de quelques centimètres.
Une femme se tenait à genoux près d’un fauteuil recouvert d’un drap.
Ses cheveux bruns, coupés au niveau des épaules, encadraient un visage beaucoup trop maigre.
Elle leva les yeux vers moi, et j’eus l’impression que le sol disparaissait sous mes pieds.
« Élise ? »
Je n’avais pas prononcé ce prénom à voix haute depuis des mois.
La mère de Lily était là, dans cette pièce où l’on entreposait les meubles inutilisés.
Elle avait disparu trois ans plus tôt, sans explication que je puisse croire entièrement.
« Ferme derrière toi », souffla-t-elle.
Je tirai la porte sans la refermer complètement.
Vanessa tenta aussitôt d’avancer, mais ma sœur Sophie, qui avait assisté à toute la scène, s’interposa.
« Tu restes ici », lui dit-elle.
Élise posa une main sur le bras du fauteuil.
Elle voulait se lever, pourtant ses jambes semblaient incapables de la porter.
Je m’agenouillai devant elle, sans oser la toucher.
« Où étais-tu ? Pourquoi n’as-tu jamais appelé ? »
« Pas maintenant. Sous le coussin. Prends-le avant qu’elle ne le trouve. »
Je soulevai le coussin usé.
Un téléphone noir, fendu dans un coin, était glissé contre le bois du siège.
Élise me regarda d’un air suppliant.
« Il appartient à l’homme qui m’a amenée ici. Il ignore que je l’ai pris. »
De l’autre côté de la porte, Vanessa haussa la voix.
« Daniel ! Elle est malade ! Tu ne peux pas te fier à ce qu’elle raconte ! »
Je mis le téléphone dans la poche intérieure de ma veste.
Sur le seuil, Lily poussa un petit cri que je connaissais autrefois, celui qu’elle laissait échapper lorsqu’elle retrouvait quelque chose qu’elle pensait perdu.
« Maman ? »
Élise tourna la tête.
Un sourire tremblant passa sur son visage.
« Ma petite étoile. »
Lily courut vers elle, puis s’arrêta brusquement.
Sa mère tendit les bras, mais ma fille hésita, comme si elle craignait qu’un geste trop rapide la fasse disparaître de nouveau.
« C’est vraiment toi ? »
« Oui. Et tu as bien fait de venir me chercher. »
Lily s’agenouilla, posa seulement ses doigts sur ceux d’Élise et se mit à pleurer sans bruit.
J’aurais voulu leur laisser tout le temps du monde.
Je savais pourtant que la pièce n’était pas sûre.
« Sophie, appelle la gendarmerie et le quinze », dis-je depuis le seuil.
Vanessa cessa de sourire.
« Tu vas attirer la police à nos fiançailles pour une femme qui t’a abandonné ? »
Je me retournai vers elle.
« Tu savais qu’elle était enfermée ? »
« Je l’ai trouvée en train d’errer dans la maison. J’ai voulu éviter qu’elle effraie Lily. »
« Alors pourquoi avoir caché la clé ? »
Elle regarda le tableau, puis le téléphone portable qu’elle tenait toujours serré dans sa main.
Elle ne répondit pas.
Un invité proposa d’ouvrir les fenêtres, un autre de ramener des chaises.
Je demandai à tout le monde de laisser de l’espace.
Sophie fit sortir Lily avec douceur, lui promettant qu’elle pourrait revoir sa mère dès que les secours auraient vérifié son état.
La petite résista, puis accepta lorsque Élise lui dit qu’elle avait besoin de quelques minutes.
« Papa ne va pas te laisser repartir ? » demanda-t-elle.
Élise fixa mon visage avant de répondre.
« Je ne partirai pas sans te dire où je suis. Plus jamais. »
Ces mots me blessèrent davantage qu’un reproche.
Trois ans plus tôt, j’avais montré à Lily une lettre qui semblait écrite par sa mère.
Je lui avais expliqué, avec toute la prudence dont j’étais capable, qu’Élise avait choisi de vivre ailleurs.
Depuis, ma fille demandait chaque anniversaire si cette décision pouvait changer.
Au milieu du salon, Vanessa entreprit de raconter que Élise avait toujours souffert de crises d’angoisse.
Elle parla de départ volontaire, de confusion, de menaces imaginaires.
Je reconnus plusieurs phrases qu’elle m’avait répétées pendant nos premières années ensemble.
Elles m’avaient paru rassurantes.
Ce soir-là, elles sonnaient comme un texte appris.
Élise entendit ces paroles depuis le fauteuil.
« Je n’ai jamais écrit la lettre », murmura-t-elle.
« Quelle lettre ? »
« Celle où je disais que je ne voulais plus voir Lily. »
Je sentis le poids du papier que j’avais conservé dans un tiroir de mon bureau.
Il portait son nom et une signature semblable à la sienne.
J’avais demandé une vérification à l’époque, puis accepté qu’elle n’aboutisse pas.
J’avais été trop épuisé pour continuer à affronter le vide.
« On m’a empêchée de revenir », ajouta-t-elle.
Elle ne précisa pas qui.
Avant que je puisse l’interroger, un bruit de moteur monta de la cour.
À travers la fenêtre, j’aperçus un utilitaire gris qui reculait près du portail latéral.
« Cet homme-là », souffla Élise en suivant mon regard.
Je traversai le salon et demandai au régisseur de fermer le portail sans s’approcher du véhicule.
Puis j’expliquai à Sophie ce que j’avais vu, afin qu’elle le signale à la gendarmerie.
Je n’avais pas l’intention de jouer au héros devant Lily.
Sophie me rejoignit près de la fenêtre et me demanda si je tenais debout.
Je réalisai que j’avais cessé de sentir mes doigts depuis l’ouverture de la porte.
Elle me rappela que Lily venait de passer une heure à supplier des adultes de l’écouter.
Personne ne devait désormais l’obliger à raconter dix fois ce qu’elle avait vu pour être crue.
Je demandai au régisseur de conserver les enregistrements des caméras de l’entrée et de ne laisser personne accéder à la pièce sans l’accord des gendarmes.
Vanessa, elle, était déjà au téléphone.
Je l’entendis dire seulement :
« Ne reviens pas. »
Lorsqu’elle vit que je l’observais, elle raccrocha.
Dehors, les feux de l’utilitaire s’éteignirent, puis se rallumèrent.
Les premiers gendarmes arrivèrent quelques minutes avant les secours.
Je leur remis le téléphone trouvé sous le coussin, en expliquant précisément où il se trouvait et ce qu’Élise venait d’en dire.
Le plus âgé des deux glissa l’appareil dans une pochette de protection.
« Ne tentez pas de l’ouvrir vous-même », me demanda-t-il.
Je hochai la tête.
À cet instant, Élise m’appela depuis la porte entrebâillée.
« Daniel, il faut leur dire quelque chose. »
Elle agrippa le montant pour rester debout.
Ses lèvres tremblaient, mais ses yeux ne quittèrent pas Vanessa.
« L’homme au volant de la camionnette n’était pas un inconnu. Je l’ai déjà vu ici, avec elle, avant ma disparition. »
Je pensai à un visage aperçu sur nos photographies de famille.
Un homme toujours placé au second rang, que Vanessa présentait comme son cousin.
Et, pour la première fois, je me demandai qui nous avions réellement laissé entrer dans notre maison.
Pour comprendre pourquoi Élise reconnaissait cet homme, poursuivez l’histoire dans la partie 3.













