Il était presque minuit lorsque je retrouvai mon père dans son bureau.
Le grand salon s’était vidé, mais une odeur de fleurs coupées et de vin rouge montait encore du rez-de-chaussée.
Henri était assis derrière le bureau en noyer de mon grand-père.
Devant lui, un carton d’archives était fermé par une bande adhésive.
« Je veux ce dossier », dis-je.
Il posa sa canne contre le fauteuil.
« Tu n’as pas le droit d’entrer ici en m’accusant comme un voleur. »
« Il contient des documents concernant Élise et deux enfants.
Le registre indique qu’il doit être détruit lundi.
Je veux savoir pourquoi. »
Henri regarda le carton sans le toucher.
« Des papiers personnels.
Des erreurs anciennes.
Rien qui mérite un scandale. »
« Tu m’as annoncé la mort de mes filles. »
Il ferma les yeux un instant.
« J’ai pris une décision pour notre famille. »
Je sentis ma colère monter, mais je restai debout près de la porte.
Je voulais l’entendre parler, pas lui donner l’occasion de dire ensuite que j’avais perdu tout contrôle.
« Tu savais qu’elles étaient vivantes ? »
« Je savais qu’Élise les avait gardées.
Elle n’était pas faite pour notre monde.
Tu aurais abandonné tout ce que nous avions construit pour la suivre. »
« C’était mon choix. »
« Tu étais mon fils. »
« Et elles étaient mes filles. »
Il ne répondit pas.
Sa manière de considérer cette phrase comme un argument sans importance me glaça davantage que son aveu.
« Qui a signé à ma place ? »
« J’ai demandé à notre ancien conseil de régler les choses proprement. »
« Régler quoi ?
Une séparation que personne n’avait demandée ? »
Il frappa doucement le bureau de la paume.
« L’acte n’a jamais servi devant un tribunal.
Elle n’avait qu’à venir me parler si elle voulait négocier. »
Cette réponse me révéla quelque chose d’essentiel.
Mon père ne parlait pas d’une erreur commise dans la confusion d’une nuit.
Il décrivait neuf ans de contrôle comme s’il s’agissait d’une simple affaire de gestion.
Je reculai.
Je n’allais pas ouvrir le carton de force, ni prétendre qu’un aveu suffisait à résoudre tout le reste.
J’appelai l’avocate qui conseillait depuis longtemps ma société, sans travailler pour les intérêts personnels d’Henri.
Elle décrocha malgré l’heure et m’écouta jusqu’au bout.
« Ne détruisez rien, ne déplacez pas les documents et notez les personnes présentes », me recommanda-t-elle.
« Nous pouvons demander leur conservation par les voies appropriées.
Pour les enfants, il faudra aussi un avocat indépendant et des démarches de filiation. »
Je transmis cette information à Henri.
Il eut un sourire presque triste.
« Tu vas mettre le château entre les mains de gens qui ne nous connaissent pas. »
« Le château n’est pas le sujet. »
« Il l’a toujours été pour toi, même si tu refuses de l’admettre. »
Je compris alors pourquoi il s’était permis tant de choses.
Il pensait que mon attachement à la propriété serait plus fort que mon besoin de vérité.
Il s’était trompé, mais j’avais mis beaucoup trop de temps à lui en donner la preuve.
Dans le couloir, je croisai Marc Favier.
Il venait de recevoir un appel des gendarmes à propos de l’école.
Les deux hommes envoyés sur place avaient été identifiés comme des prestataires de sécurité.
Favier affirma qu’ils avaient seulement cherché Élise, puis reconnut qu’ils avaient reçu une photographie des deux filles.
« Vous avez donc envoyé des inconnus vers une école avec la mission de retrouver des enfants ? » demandai-je.
« J’ai exécuté les instructions qu’on m’a données. »
« Gardez tous vos échanges et leurs ordres de mission.
Les enquêteurs vous les demanderont peut-être. »
Je notai ses paroles, sans le menacer.
Les parents d’Elsa et Léa avaient le droit de savoir qui avait approché leurs filles et pourquoi.
Je voulais que les faits puissent être examinés, même si leur examen devait mettre au jour ma propre passivité.
Le lendemain, une ancienne secrétaire de la famille, Madame Perrin, accepta de me recevoir.
Elle avait quitté son poste six ans plus tôt et conservait chez elle quelques copies de courriers pour lesquels elle avait refusé d’apposer une mention de réception mensongère.
Sur la table de sa cuisine, elle posa un carnet de transmission et trois accusés de réception.
« Votre père nous interdisait de vous remettre les lettres d’Élise », dit-elle.
« Au début, je croyais que vous aviez donné votre accord.
Puis j’ai vu passer ce courrier signé de votre nom, alors que vous étiez à l’étranger. »
Elle me montra la copie du refus.
L’ancienne conseillère juridique du domaine l’avait envoyée en utilisant une signature reproduite à partir d’un autre document.
Madame Perrin avait alors refusé de traiter de nouveaux courriers concernant Élise.
Elle avait conservé la trace de sa protestation écrite et de son départ quelques années plus tard.
Ces pièces ne remplaçaient pas une expertise.
Elles donnaient cependant des dates, des noms et des personnes à entendre.
Avec son accord, mon avocate en prit copie et organisa leur transmission aux autorités compétentes.
Agnès et Élise remirent également leurs documents, chacune par l’intermédiaire de son propre conseil.
Le dossier promis à la destruction fut conservé pendant que les démarches nécessaires étaient engagées.
Mon père me téléphona trois fois dans la journée.
À la quatrième, je répondis.
« Tu perdras ton rôle au domaine si tu poursuis cette histoire », dit-il.
« Alors je quitterai ce rôle. »
« Tout ce que tu possèdes vient de moi. »
« Pas les neuf années qu’on nous a prises. »
Après cet appel, je demandai à me retirer des décisions concernant la fondation familiale tant que l’affaire serait examinée.
Je refusai aussi toute publication de photographies des filles.
Les invités étaient repartis avec leurs rumeurs, mais les enfants n’avaient pas à en payer le prix.
Deux jours plus tard, Élise et Agnès acceptèrent une première rencontre encadrée, dans un lieu neutre, avec une professionnelle habituée aux situations familiales complexes.
Je ne demandai pas aux filles de m’appeler papa.
Je leur dis seulement mon prénom et leur laissai choisir où s’asseoir.
Louise posa plusieurs questions sur mon travail.
Valentine ne m’en posa aucune.
Elle fixa longtemps le bouton doré qu’elle avait conservé dans sa poche.
Puis, à la fin de la rencontre, elle se tourna vers sa sœur.
« Tu savais que j’existais ? »
« Oui », répondit Louise.
« Alors pourquoi personne ne m’a rien dit ? »
Louise chercha des yeux sa mère.
Aucun dossier, aucune lettre retrouvée, aucun aveu de mon père ne pouvait répondre à cette question à notre place.
La façon dont Valentine allait entendre notre réponse déterminerait bien davantage que l’avenir du château.
Pour savoir ce que nous avons enfin osé lui dire, continuez avec la partie 5.













