Je m’attendais à voir mon père s’emporter.
Il ne fit rien.
Il regardait la petite fille au manteau vert comme s’il venait de reconnaître un visage sur une photographie qu’il croyait détruite.
« Comment es-tu entrée ? » demanda-t-il.
« Par la porte », répondit-elle.
« Votre monsieur voulait que je monte dans sa voiture, mais la directrice a dit non. »
Un murmure parcourut le salon.
Je demandai aux invités de rejoindre la galerie avec le personnel de salle.
Personne n’avait besoin d’assister à l’interrogatoire de deux enfants, encore moins de les photographier.
Mon père protesta, mais je répétai ma demande et les premiers invités s’éloignèrent.
« Quel monsieur ? » demandai-je à la fillette.
Elle sortit de sa poche un papier plié.
Dessus figuraient deux prénoms écrits au stylo bleu, Elsa et Léa, ainsi qu’une plaque d’immatriculation.
« À l’école, cet après-midi, deux hommes cherchaient des jumelles », expliqua-t-elle.
« Ils ont suivi Elsa et Léa jusqu’au portail.
Ils ont dit qu’un membre de leur famille les attendait.
Mais ce ne sont pas les bonnes jumelles.
Maman m’a dit de ne jamais partir avec eux. »
Je compris enfin le sens de sa phrase.
Il existait, dans son école, une autre paire de sœurs du même âge.
Quelqu’un avait tenté d’approcher ces deux enfants en pensant retrouver celles qu’il cherchait.
La directrice avait refusé de les laisser sortir et noté l’immatriculation.
La fillette tenait une copie de ce relevé.
« Comment t’appelles-tu ? »
« Louise Garnier. »
Le nom d’Élise me frappa plus durement que le premier bouton.
Je sentis Agnès se rapprocher de Valentine.
Cette dernière observait Louise sans bouger, les mains serrées sur son cardigan abîmé.
« Vous vous connaissez ? » demandai-je aux deux enfants.
Louise hocha la tête.
« Je connais son prénom.
Maman m’a montré une photo.
Mais elle, elle ne me connaît pas. »
Valentine regarda Agnès.
« Pourquoi elle a mon visage ? »
Agnès ne trouva pas de réponse.
Je m’accroupis à hauteur de Valentine.
« Je crois qu’il y a beaucoup de choses que les adultes auraient dû t’expliquer depuis longtemps.
Je ne vais pas te demander de comprendre tout ça ce soir. »
Elle détourna les yeux, davantage préoccupée par sa tante que par moi.
Je lui rendis le bouton doré.
« Il vient de quelqu’un qui comptait beaucoup pour moi.
Tu peux le garder si tu veux. »
Elle le referma dans sa main.
À quelques pas de nous, Henri avait retrouvé sa voix.
« Cette enfant répète des histoires qu’on lui a soufflées.
Agnès, vous avez organisé cette scène pour me salir. »
« Je n’ai pas fait entrer Louise », répondit Agnès.
« Je ne savais même pas qu’elle viendrait. »
Je regardai mon père.
« Est-ce que tu as envoyé quelqu’un devant une école ? »
« J’ai demandé à mon responsable de retrouver une personne.
C’est très différent. »
« Quelle personne ? »
« Élise.
Elle menace de faire paraître des accusations contre notre famille. »
Louise releva le menton.
« Maman voulait seulement vous parler, à lui. »
Elle me désignait.
C’était la première fois de ma vie qu’une enfant me montrait du doigt avec la possibilité d’être ma fille.
Je n’éprouvai pourtant aucun élan héroïque.
Je ressentis surtout la honte de constater qu’elle savait depuis longtemps qui j’étais alors que j’ignorais son existence.
Un homme vêtu d’un costume noir s’avança depuis le couloir.
Je connaissais Marc Favier, chargé depuis dix ans de la sécurité de mon père.
Il regarda la feuille dans la main de Louise, puis recula.
« Vous reconnaissez cette voiture ? » lui demandai-je.
« Monsieur Delmas, nous devrions en parler seuls. »
« Non.
Vous pouvez commencer par dire si deux de vos employés se trouvaient devant cette école. »
Favier se tourna vers Henri.
Ce mouvement suffit à me renseigner.
Mais je voulais des faits, pas seulement un regard.
Je pris la feuille en demandant l’autorisation à Louise et photographiai l’immatriculation.
Puis j’appelai la gendarmerie pour signaler une possible tentative d’approcher des mineures à la sortie de l’école.
Je donnai les informations disponibles, sans transformer mes soupçons en certitudes.
Henri fit un pas vers moi.
« Tu vas donc dénoncer ton propre père ? »
« Je signale ce qui s’est passé devant une école.
Si tu n’y es pour rien, tu pourras l’expliquer. »
Je demandai ensuite au régisseur du château de faire sortir Favier de la zone réservée aux enfants.
Pour la première fois, mon père découvrait que j’étais capable de donner des instructions dans cette maison sans attendre son accord.
Agnès m’entraîna vers le petit salon attenant.
Louise y entra avec Valentine, à qui elle laissa une chaise près de la fenêtre.
Elle ne tenta pas de lui prendre la main.
Cette retenue me toucha plus que leurs ressemblances.
« Où est Élise ? » demandai-je.
« Elle attend en bas de l’allée », répondit Agnès.
« Louise devait rester avec elle.
Elle a dû voir que j’étais ici et vouloir me prévenir. »
Louise baissa la tête.
« Maman m’a dit de rester dans la voiture.
Mais les hommes avaient déjà suivi Elsa et Léa.
Je voulais que ce monsieur arrête. »
Je lui répondis qu’elle avait bien fait de parler à une adulte responsable à l’école, mais qu’elle n’aurait plus à porter cette affaire toute seule.
Je ne savais pas encore si je méritais de lui faire cette promesse.
Je savais seulement que quelqu’un devait la lui faire.
Agnès ouvrit son sac et en sortit une enveloppe froissée.
À l’intérieur se trouvait la copie d’une lettre adressée à mon ancienne résidence, datée de neuf ans auparavant.
L’écriture était celle d’Élise.
Elle annonçait que les filles étaient vivantes et demandait qu’on me laisse les rencontrer.
Sous la lettre figurait une réponse dactylographiée.
Je la lus deux fois.
Son auteur affirmait ne vouloir reconnaître aucun enfant et exigeait qu’Élise cesse tout contact.
En bas de page, il y avait mon nom.
Et une signature qui ressemblait terriblement à la mienne.
Je levai les yeux vers Agnès.
« Je n’ai jamais écrit ça. »
Elle répondit doucement :
« Alors il faut découvrir qui l’a fait à votre place. »
Pour savoir qui avait emprunté ma signature et séparé ces deux enfants, il me fallait d’abord entendre la femme qu’on m’avait persuadé de détester.
La suite se jouait au bout de l’allée, dans une voiture où Élise attendait encore.
Découvrez ce qu’Élise avait tenté de me dire neuf ans plus tôt dans la partie 3.













