Les sirènes se turent devant le portail, mais je demeurai immobile face à l’écran.
Je n’avais pas touché au clavier.
Je savais seulement que Daniel, qui prétendait ne plus avoir de secrets, recevait des messages d’une personne supposée morte.
Au rez-de-chaussée, des voix fermes remplacèrent enfin les cris.
« Police nationale. Monsieur, éloignez-vous de ce couloir. »
Daniel protesta que sa femme traversait une crise et qu’il fallait le laisser arranger une affaire familiale.
J’entendis une agente répondre que ce qui venait de se passer ne serait pas réglé par une simple conversation.
Quand elle frappa à la porte, elle se présenta, me laissa vérifier son identité et attendit que je décide d’ouvrir.
Ce détail, minuscule en apparence, me fit monter les larmes aux yeux.
Depuis si longtemps, personne dans cette maison ne me demandait ce que je voulais.
Je décrivis la gifle, la menace de défoncer la porte et l’arrivée des policiers, sans chercher à protéger Daniel par des omissions.
L’agente photographia les marques visibles avec mon accord et me proposa un examen médical.
Je lui montrai aussi, sans ouvrir de dossier ni parcourir le contenu de l’ordinateur, les notifications encore affichées.
Elle prit note de ce que j’avais observé et me demanda de ne pas modifier la machine.
Je ressentis presque de la honte à prononcer le nom de Victoria.
Comme si le mensonge de Daniel était devenu une faute dont je devais m’excuser.
Dans le hall, Patricia s’était installée sur une chaise, la main contre son front.
Elle expliquait à quiconque voulait l’écouter qu’une méprise bancaire avait provoqué un scandale disproportionné.
Lorsque je passai à côté d’elle, elle me lança un regard noir.
« Voilà où nous en sommes à cause de toi. »
Je n’avais plus de réponse toute prête.
Je suivis simplement l’agente jusqu’au salon, où Marc venait d’arriver.
Sur la table basse, il déposa ses dossiers sans regarder les coupes de vin abandonnées.
« Madame Laurent possède cette maison », précisa-t-il à l’officier chargé des constatations.
« Les pièces que j’apporte concernent aussi des tentatives de modification de la gestion de sociétés dont elle détient les parts. »
Daniel ricana depuis l’autre extrémité de la pièce.
« Tu as appelé ton avocat pour une dispute de couple ? »
« Pour la gifle et les documents », répondis-je.
« Ce sont deux affaires que je n’accepterai plus de confondre. »
Marc m’expliqua à voix basse l’étendue exacte des mesures prises.
Les cartes professionnelles et les dépenses financées directement par les structures familiales avaient été suspendues dans les limites de mes pouvoirs.
La carte utilisée par Patricia était une carte supplémentaire rattachée à ce dispositif, et non son compte bancaire personnel.
Les établissements concernés avaient reçu des instructions de vérification renforcée sur les opérations litigieuses.
Rien de tout cela ne signifiait que les biens déjà transférés pouvaient revenir d’un clic.
Il faudrait établir des faits, contester des actes et laisser les autorités examiner les signatures.
Ce réalisme me rassura davantage qu’une promesse de vengeance immédiate.
Les policiers recueillirent séparément les identités des invités.
Certains prétendirent n’avoir rien vu.
Une femme âgée, que je connaissais sous le nom d’Anne Delmas, s’avança cependant vers l’agente.
« J’ai vu la main de monsieur Moreau atteindre son visage », dit-elle.
« Et j’ai entendu sa mère rire. »
Je la regardai, incapable de parler.
Anne ne tenta pas d’excuser son silence pendant le dîner.
Elle baissa simplement les yeux, comme quelqu’un qui venait de mesurer le prix de sa lâcheté.
Après les premières démarches, on me conduisit faire constater mes blessures.
Marc resta à proximité tandis qu’un médecin examinait ma joue et ma lèvre.
Il s’enquit aussi de maux de tête, de vertiges et des autres coups éventuels, sans me pousser à raconter plus que je ne pouvais.
Le miroir du cabinet révélait une trace rouge plus large que je ne l’avais imaginée.
J’avais honte de la voir, puis honte d’avoir honte.
Sur le chemin du retour, je demandai à Marc de m’accompagner dans un endroit où Daniel ne pourrait pas surgir.
Nous choisîmes une petite chambre d’hôtel près du cabinet.
Je ne voulais pas retourner seule dans ma maison cette nuit-là, même si elle m’appartenait.
Cette contradiction ne retirait rien à mes droits.
Marc posa sur la table de la chambre une copie d’un document extrait de notre enquête patrimoniale.
Il l’avait reçue trois jours plus tôt, mais avait voulu vérifier sa provenance avant de m’en parler.
« Émilie, avez-vous déjà vu un acte de décès de Victoria Vasseur ? »
Je secouai la tête.
Daniel m’avait montré une photographie de funérailles et raconté un accident à l’étranger.
Je n’avais jamais demandé de document officiel.
J’avais cru respecter son chagrin.
« Nous avons obtenu un extrait d’état civil relatif à son premier mariage », poursuivit Marc.
« Il porte mention d’un divorce, prononcé plusieurs années avant votre mariage. Pas d’un décès. »
Je relus la date trois fois.
J’avais rencontré Daniel après cette séparation.
Il aurait pu me dire simplement qu’il avait divorcé.
Au lieu de cela, il avait inventé une épouse disparue et m’avait laissé consoler un veuf imaginaire.
« Cela signifie qu’elle est en vie ? »
« Ce document ne prouve pas où elle se trouve aujourd’hui », répondit Marc.
« Mais il démontre que l’histoire qu’il vous a racontée était fausse. »
Dans les pièces que nous examinions depuis quatre mois, une société désignée par les initiales VV Conseil apparaissait en face de plusieurs créances supposées dues par ma holding familiale.
Les contrats joints portaient ma signature, ou plutôt son imitation.
Les sommes n’avaient pas toutes été versées : une banque avait demandé un justificatif supplémentaire et retardé l’opération la plus importante.
Ce détail nous avait laissé une chance de réagir.
« Pourquoi Daniel ferait-il tout cela ? » demandai-je.
Marc ne chercha pas à remplir le silence avec une théorie.
« Nous pouvons démontrer des anomalies. Les motivations exigent encore des preuves. »
Je pensai à la photographie de Victoria sur l’étagère de Patricia.
Combien de fois ma belle-mère l’avait-elle montrée en soupirant que son fils avait déjà tant souffert ?
J’avais interprété cette mise en scène comme une forme maladroite de deuil.
À présent, je revoyais surtout le plaisir avec lequel Patricia m’avait comparée à cette femme absente.
Mon téléphone vibra après minuit.
Un numéro inconnu s’afficha.
Je laissai sonner, puis un message vocal arriva.
Je le lançai devant Marc, qui me demanda d’en conserver l’original.
« Émilie Laurent ? Je m’appelle Victoria Vasseur. »
La voix était plus grave que celle que j’avais imaginée.
Elle tremblait légèrement, mais chaque mot semblait pesé.
« Daniel vous a menti sur moi. Il vous a menti sur beaucoup d’autres choses. Je sais que la police est venue ce soir. »
Une pause suivit, puis une phrase me glaça.
« Avant de me croire ou de me détester, demandez à votre avocat pourquoi votre signature apparaît aussi sur un document daté du jour où vous étiez à l’hôpital auprès de votre père. »
Le message prit fin.
Mon père était mort quatre ans plus tôt.
Et ce jour-là, Daniel était la seule personne à qui j’avais confié les clés de son bureau.
Pour comprendre ce que Victoria savait réellement de cette signature, poursuivez avec la Partie 3.













