« Vous appelez ça de la cuisine française ? »
La voix de l’homme traversa presque toute la salle.
Lorsque je sortis de la cuisine, plusieurs clients regardaient déjà dans sa direction.
L’homme assis à la table 12 tenait sa fourchette dans une main et désignait son assiette avec l’autre.
Victor Lemaire.
Je connaissais son visage.
À Bordeaux, beaucoup de restaurateurs le connaissaient.
Critique gastronomique, chroniqueur, invité régulier d’émissions culinaires et surtout propriétaire d’un compte suivi par des centaines de milliers de personnes.
Il prétendait toujours vouloir être traité comme n’importe quel client.
Mais il avait passé les dix premières minutes du dîner à s’assurer discrètement que tout le monde savait qui il était.
Je m’approchai.
« Bonsoir, monsieur. Je suis Élise Moreau, la cheffe. On m’a dit que vous souhaitiez me parler. »
Victor me regarda comme s’il attendait cette entrée.
« Enfin. »
Il poussa légèrement l’assiette vers le bord de la table.
« Goûtez ça. »
Je ne bougeai pas.
« Qu’est-ce qui ne vous convient pas ? »
Il eut un petit rire.
« Tout. »
Deux personnes à la table voisine tournèrent la tête.
Victor parlait désormais assez fort pour qu’elles puissent l’entendre.
« La cuisson est approximative. La sauce manque de précision. Et l’assaisonnement… »
Il posa sa fourchette.
« Franchement, si c’est ça votre vision de la cuisine française moderne, je commence à comprendre pourquoi certains restaurants vivent surtout de leur décoration. »
Derrière lui, Mathieu, notre maître d’hôtel, resta parfaitement immobile.
Je connaissais ce genre de client.
Se défendre immédiatement était généralement la pire chose à faire.
Alors je regardai l’assiette.
Longuement.
Une pièce de poisson.
Purée de céleri.
Sauce au vin blanc.
Quelques légumes glacés.
Je fronçai légèrement les sourcils.
Victor le remarqua.
« Vous voyez ? Même vous, vous savez que ça ne va pas. »
Je relevai les yeux.
« Vous aviez commandé ce plat ? »
Son sourire ralentit.
« Pardon ? »
« Je vous demande simplement si c’est ce que vous aviez commandé. »
« Je sais ce qu’il y a dans mon assiette. »
Ce n’était pas une réponse.
Je regardai Mathieu.
Lui aussi observait maintenant le plat.
À la table voisine, la femme venait de dire quelque chose à son compagnon.
Je ne distinguai pas ses mots.
Victor poursuivit :
« Vous devriez peut-être écouter la critique au lieu de chercher une excuse. »
Je pris doucement l’assiette.
Il posa immédiatement sa main près du bord.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
« Je vérifie quelque chose. »
« Vous voulez la reprendre parce que je n’aime pas ce qu’il y a dedans ? »
« Non. »
Je regardai de nouveau l’assiette.
« Parce que je ne me souviens pas vous avoir envoyé ce plat. »
Un court silence suivit.
Victor sourit.
« Votre restaurant sert tellement de choses que vous ne savez même plus ce qui sort de votre cuisine ? »
Je ne répondis pas.
Mathieu venait d’arriver avec le ticket de commande.
Je posai l’assiette sur le petit guéridon de service.
« Mathieu, la commande de la douze ? »
Il consulta le ticket.
Puis regarda Victor.
Puis l’assiette.
Son expression resta professionnelle, mais je vis immédiatement qu’il avait compris la même chose que moi.
Victor se pencha légèrement en arrière.
« Alors ? »
Mathieu lut calmement :
« Entrée de langoustines. Puis pigeon rôti. »
Je regardai l’assiette.
Du poisson.
Victor haussa les épaules.
« Il y a peut-être eu une erreur en cuisine. »
« Peut-être », répondis-je.
La femme assise à la table voisine se tourna alors vers nous.
« Excusez-moi… »
Tout le monde la regarda.
Elle désigna l’assiette posée sur notre guéridon.
« C’est notre bar, non ? »
Son compagnon regarda leur table.
L’emplacement devant lui était vide.
Victor ne souriait plus autant.
Mathieu vérifia son carnet.
« Table 11 : bar rôti, purée de céleri. »
Je croisai les bras.
Victor posa lentement sa serviette sur la table.
« Donc votre serveur s’est trompé. »
Mathieu secoua légèrement la tête.
« Non, monsieur. »
« Comment ça, non ? »
« L’assiette a bien été servie à la table 11. »
Cette fois, le silence autour de nous devint beaucoup plus lourd.
Je regardai Victor.
« Alors comment est-elle arrivée devant vous ? »
Il ne répondit pas immédiatement.
Puis il eut un petit rire.
« Vous êtes sérieuse ? »
Je regardai Mathieu.
« Où est le pigeon de monsieur Lemaire ? »
Mathieu indiqua discrètement le passe.
« Il n’est pas encore sorti. »
Victor se redressa.
« Attendez. Vous êtes en train de m’accuser de quoi exactement ? »
« Je ne vous accuse de rien », répondis-je.
Je rapprochai simplement l’assiette du ticket de commande.
Le poisson posé devant nous.
Le pigeon inscrit noir sur blanc sur le bon.
Et la table voisine qui confirmait attendre précisément ce plat.
Victor regarda successivement chacun de ces éléments.
Son expression changea enfin.
Mathieu parla avant moi.
Sa voix resta polie.
Presque trop polie.
« Monsieur Lemaire… »
Victor tourna la tête vers lui.
« Vous avez pris l’assiette de la table voisine. »
Plus personne ne parla.
Même les deux clients de la table 11 nous regardaient maintenant.
Victor baissa les yeux vers l’assiette qu’il venait de démonter pendant plusieurs minutes comme s’il s’agissait du pire plat qu’on lui ait jamais servi.
Mais ce n’était pas son plat.
Il n’avait même pas encore reçu sa commande.
Et une question venait soudain de devenir beaucoup plus gênante que toutes ses critiques.
Pourquoi un critique gastronomique aurait-il pris l’assiette d’un autre client avant d’appeler personnellement la cheffe en salle ?













