Ortiz a fait consigner officiellement l’épisode de la voiture et m’a répété son avertissement : ne plus chercher seule. Cette fois, j’ai obéi.
J’ai changé quelques habitudes, cessé de publier quoi que ce soit sur les audiences et rangé mes cartons de documents. J’avais longtemps imaginé le courage comme le fait d’avancer malgré la peur. En pratique, il pouvait aussi consister à laisser des professionnels prendre le relais.
Chez les Delmas, Léa et Lucas commençaient enfin à se stabiliser. Sophie proposait les mêmes options au petit déjeuner chaque matin. Marc laissait une veilleuse dans le couloir parce que Lucas paniquait dans le noir. Léa testait les adultes par petites touches : elle refusait le pyjama, cachait des biscuits sous son oreiller, demandait si elle devrait partir après avoir fait une bêtise.
Sophie et Marc répondaient par des routines plutôt que par de grands discours.
Je venais le samedi. Au bout de quelque temps, Léa a cessé de demander si Camille reviendrait. Elle a commencé à demander si moi, je viendrais.
Cette question m’a fait peur d’une manière différente.
Ma thérapeute m’a aidée à comprendre que, depuis la mort de ma mère, je m’étais protégée des nouveaux attachements comme si aimer quelqu’un revenait à réserver une future absence. Léa se moquait complètement de mes théories. Elle voulait seulement savoir si je serais là samedi à onze heures.
J’ai donc appris à ne dire oui que lorsque je pouvais rendre ce oui vrai.
Au tribunal, la défense de Camille a obtenu l’examen de plusieurs pièces financières dont la collecte était contestée. Certains documents ont été temporairement écartés pendant que le juge vérifiait leur origine. Les médias ont parlé d’un revers pour l’accusation.
J’ai senti revenir ma colère. L’avocate des enfants m’a rappelé que les règles de procédure n’étaient pas l’ennemie de la justice. Une preuve mal obtenue pouvait fragiliser tout le reste.
C’était une leçon que je n’aimais pas, mais dont j’avais besoin.
Puis l’enquête sur Mercier a produit sa première conséquence publique. Il a été suspendu de ses fonctions pendant que l’IGPN et le parquet examinaient ses relations financières extérieures. Son administration a précisé qu’aucune culpabilité n’était encore établie.
Maître Garnier, de son côté, a publié un communiqué affirmant que son cabinet avait rémunéré des prestataires pour des missions licites et que toute insinuation contraire était irresponsable.
Les deux déclarations étaient soigneusement rédigées. Aucune ne répondait vraiment aux questions de ma chronologie.
La vraie rupture est venue d’une femme dont je n’avais jamais entendu parler : Élodie Perrin, comptable pour l’une des sociétés de conseil. Après son audition, elle a remis aux enquêteurs des factures archivées et des échanges de courriels montrant que plusieurs « audits de sécurité » facturés n’avaient jamais eu lieu.
Les factures avaient été créées après des affaires dans lesquelles des clients du cabinet Garnier avaient obtenu des décisions favorables. Plus important encore, certains messages montraient Mercier demandant que l’argent transite par la société plutôt que de lui être versé directement.
Cela ne prouvait toujours pas que Garnier avait lui-même organisé des pots-de-vin. Son cabinet avait payé des intermédiaires qui avaient ensuite rémunéré Mercier, mais il restait à établir qui savait quoi et dans quel but.
Ortiz tenait à cette distinction. Elle répétait que l’argent devait être suivi dans les deux sens avant de conclure.
Je lui en étais reconnaissante. Pendant des mois, j’avais voulu un coupable suffisamment grand pour expliquer tout ce qui s’était passé.
La réalité était moins propre.
Le dossier de Camille, lui aussi, se compliquait. Par l’intermédiaire de son avocat, elle proposa de coopérer sur les falsifications. Elle affirmait avoir payé des honoraires élevés à Garnier après que Mercier lui avait laissé entendre que le premier signalement sur les comptes des enfants « n’irait nulle part ». Elle disait avoir compris que Garnier avait de l’influence, mais niait avoir su qu’un policier recevait de l’argent.
Les magistrats n’ont pas accepté sa version sans vérification.
Moi non plus.
À une audience suivante, Camille m’a vue pour la première fois depuis son arrestation. Elle paraissait plus mince et plus âgée que sur les photos que j’avais consultées. Escortée vers la sortie, elle s’est arrêtée à ma hauteur.
— Vous pensez les avoir sauvés.
Sa voix était basse.
— Vous n’avez aucune idée de ce que notre mère nous a fait.
Un agent l’a fait avancer avant que je réponde.
Cette phrase m’a suivie jusqu’à chez moi.
Ortiz, de son côté, m’a appris pourquoi la berline l’avait inquiétée. La société de sécurité faisait aussi de vraies prestations, ce qui donnait une explication plausible à ses contacts avec des avocats et d’anciens policiers. Mais elle était dirigée par un ancien supérieur de Mercier.
Ce fait ne transformait pas le conducteur en criminel et personne ne m’a jamais affirmé que j’avais été menacée. Il montrait seulement à quel point les relations professionnelles légitimes pouvaient devenir utiles pour dissimuler des faveurs.
— Notez ce qui s’est passé, m’a dit Ortiz. Mais n’écrivez pas la fin avant d’avoir le milieu.
J’ai recopié cette phrase sur un papier jaune et l’ai collée au-dessus de mon bureau.
Ce soir-là, pour la première fois, je n’ai pas ouvert un dossier sur Camille. J’ai cherché des informations sur Isabelle, leur mère.
Ce que j’ai découvert n’excusait en rien le banc au bord de la Seine. Mais cela rendait l’histoire familiale beaucoup moins simple que je l’avais voulu.













