Maître Perrin avait demandé sans attendre que les enquêteurs vérifient les enregistrements du Fer à Cheval.
Elle m’avait expliqué que les images de vidéosurveillance pouvaient être écrasées automatiquement après un délai limité.
Il ne suffisait pas que Camille ait aperçu un voyant rouge.
Encore fallait-il préserver le fichier original, ses horaires et les conditions dans lesquelles il avait été récupéré.
Je m’étais surpris à regarder l’heure toutes les dix minutes.
À l’armée, j’avais appris à attendre longtemps sans bouger.
Cette attente-là me paraissait plus difficile, parce que je ne pouvais rien accélérer sans risquer de nuire à ceux qui m’aidaient.
Camille avait été entendue le lendemain matin.
Elle avait décrit la carafe, le geste de Butch et la réaction de Rex.
Elle avait aussi montré le message de Bernard Vial, en précisant qu’elle ignorait pourquoi il voulait imposer le silence.
Elle n’avait pas prétendu entendre ce qu’elle n’avait pas entendu.
Cette précision m’avait davantage rassuré qu’un témoignage trop parfait.
En quittant la gendarmerie, elle avait croisé son patron.
Bernard était un homme mince, au visage fatigué, qui tenait le restaurant depuis presque quinze ans.
Il lui avait reproché d’avoir parlé de ses affaires avec un client.
— Ce n’est pas une affaire privée, avait-elle répondu.
— Des gens avaient des couteaux dans la salle.
Il avait détourné les yeux.
— Tu ne sais pas ce que ça me coûte, quand ils décident de venir faire peur aux autres clients.
Camille m’avait rapporté cet échange en présence de mon avocate.
Nous avions décidé qu’elle ne me transmettrait plus directement les détails de l’enquête.
Elle devait pouvoir parler librement aux gendarmes, sans qu’on puisse prétendre que nous avions préparé ensemble une version.
Sarah avait approuvé.
— Vous avez besoin de faits, Jacques, pas de gens qui vous disent ce que vous espérez entendre.
Ce soir-là, elle avait voulu que nous marchions un peu avec Rex.
Nous avions trouvé un chemin tranquille derrière l’hôtel, loin du trafic.
Rex avançait lentement, s’arrêtant pour renifler les herbes humides.
Sa façon de découvrir chaque odeur me rappelait qu’il ne pensait pas constamment au restaurant.
Moi, je n’arrivais pas à quitter cette salle.
— Tu regardes toujours derrière nous, avait remarqué Sarah.
— Je vérifie seulement.
— Je sais.
— Tu vérifiais aussi les issues au supermarché, après ton retour.
Je n’avais pas répondu tout de suite.
Quelques années plus tôt, dans une file d’attente, un homme avait bousculé Sarah en passant.
Je l’avais poursuivi jusque sur le parking pour lui demander des comptes.
Il n’y avait pas eu de coups, mais il avait fallu qu’elle se place entre nous pour que je m’arrête de crier.
Le soir même, elle m’avait demandé une promesse : ne plus provoquer l’affrontement quand une autre issue existait.
— J’ai peur de redevenir cet homme, avais-je dit.
— Alors regarde ce que tu fais aujourd’hui.
— Tu as appelé un avocat, fait examiner Rex et laissé les gendarmes travailler.
— Ce n’est pas la même chose que de courir après quelqu’un sur un parking.
Ses mots ne m’avaient pas absous de ma menace contre Butch.
Ils m’avaient donné une manière plus juste de considérer ce qui avait suivi.
Deux jours après l’incident, Bernard Vial avait accepté de remettre aux enquêteurs l’accès au système de surveillance.
Je l’avais appris par Maître Perrin, qui avait refusé de me promettre ce qu’on y trouverait.
La caméra principale filmait l’entrée, une partie du comptoir et plusieurs tables.
Un angle mort recouvrait le coin où Rex s’était couché.
Je m’étais senti tomber de haut.
L’unique geste qui m’avait vraiment poussé à me lever, la carafe d’eau glacée jetée sur lui, pouvait donc échapper entièrement à l’enregistrement.
— Cela ne rend pas les autres éléments inutiles, avait dit l’avocate.
— Les témoins existent.
— Et les images pourront peut-être confirmer le déroulement général.
Une seconde caméra, dirigée vers le billard, avait enregistré l’arrivée des cinq motards.
On y distinguait l’un d’eux prenant une queue de billard et les autres se déplaçant en direction de ma table.
Pour le reste, les enquêteurs devaient encore comparer les horaires et entendre les personnes présentes.
Je n’avais pas accès à l’ensemble des images.
C’était frustrant, mais compréhensible.
Je refusais de devenir l’homme qui exigeait qu’une enquête se déroule au rythme de sa colère.
Entre-temps, la vidéo raccourcie avait circulé davantage.
Des inconnus m’insultaient sur Internet.
D’autres, reconnaissant Rex grâce à son harnais, affirmaient que j’avais le droit de faire n’importe quoi pour le défendre.
Cette seconde opinion me mettait presque aussi mal à l’aise que la première.
Mon chien n’était pas une autorisation de violence.
Un ancien compagnon d’unité, Nicolas, avait voulu publier nos photographies de mission pour me soutenir.
Il possédait une image de Rex, plusieurs années plus tôt, près des six soldats qu’il avait contribué à sauver.
Je l’avais remercié, mais je lui avais demandé de ne pas le faire.
Je ne voulais pas que les blessures de mes camarades deviennent des arguments dans une dispute en ligne.
— Tu as toujours son dossier de retraite ? m’avait-il demandé.
— Oui.
— Mais ce n’est pas son dossier qui prouvera ce qui s’est passé au Fer à Cheval.
J’avais raccroché avec le sentiment étrange d’avoir enfin dit quelque chose que je pensais vraiment.
Le troisième jour, Maître Perrin m’avait appelé pendant que Rex dormait aux pieds de Sarah.
Le couple qui se trouvait près de la fenêtre avait accepté de témoigner.
La femme, Madame Delmas, avait vu Butch lever la carafe.
Son mari avait vu le premier coup porté contre moi.
Les deux récits étaient complémentaires, sans être identiques.
Je m’étais appuyé contre le rebord de la fenêtre.
— Alors ils vont me croire ?
— Ils vont vérifier, Jacques.
— Et c’est précisément ce que nous demandons.
Puis sa voix avait changé.
— Il y a cependant une difficulté.
— Butch affirme que vous lui avez annoncé vouloir lui faire du mal avant qu’il ne frappe.
— Sa défense utilise la phrase que vous avez prononcée devant tout le monde.
Je savais de quelle phrase elle parlait.
Je l’avais dite.
Je ne pouvais pas la faire disparaître.
Et, cette fois, il me faudrait expliquer ce que j’avais voulu faire, sans prétendre que la peur et la colère n’avaient jamais coexisté en moi.
Pourquoi ces quelques mots risquaient-ils de peser aussi lourd que les gestes filmés ? Pour suivre les conséquences de ma phrase, lisez la Partie 5.













