Les cinq hommes s’étaient répartis devant les tables, comme s’ils voulaient m’empêcher d’atteindre la sortie.
Je voyais leurs mains, les lames, le bout usé de la queue de billard.
Je voyais aussi, derrière le comptoir, les yeux de la serveuse.
— Reculez, avais-je dit.
— Personne n’a besoin d’être blessé.
Le plus jeune des motards avait jeté un regard vers Butch, qui se relevait péniblement près de la flaque.
Il semblait attendre un ordre.
J’aurais voulu croire qu’il suffisait d’un mot pour arrêter la scène.
Mais les mots avaient déjà été dépensés.
— Tu vas payer pour ça, avait soufflé Butch.
Je m’étais placé entre les hommes et le mur contre lequel Rex attendait.
Il aurait suffi que je prononce un ordre différent pour qu’il bondisse.
J’avais passé trop d’années à lui apprendre à répondre à ma voix pour ignorer ce que cela pouvait provoquer dans une salle pleine de clients.
— Rex, reste.
La serveuse s’était redressée juste assez pour parler depuis le comptoir.
— J’ai appelé la gendarmerie.
— Ils arrivent.
Personne ne lui avait répondu.
Un motard s’était retourné vers elle et lui avait crié de se taire.
Au même instant, un homme âgé, assis près de la fenêtre, avait tiré sa femme derrière une banquette.
J’avais compris que ce n’était plus une affaire entre six hommes et moi.
Le motard tenant la queue de billard avait fait un pas brusque.
Je m’étais déplacé de côté, sans chercher à le frapper.
Le bois avait heurté le dossier d’une chaise dans un craquement sec.
La femme près de la fenêtre avait poussé un cri.
Un autre homme avait trébuché sur une table qu’il essayait de contourner.
— Arrêtez ! avait crié la serveuse.
— Il y a des gens ici !
La porte de la cuisine s’était ouverte.
Un cuisinier en tablier était apparu, un téléphone contre l’oreille.
Il avait annoncé à voix haute l’adresse du restaurant, puis le nombre d’hommes armés.
Cette précision avait changé quelque chose.
Deux motards avaient aussitôt baissé leurs couteaux.
Butch avait voulu avancer encore.
Il regardait moins mon visage que Rex.
— Ton chien, dehors.
— Tout de suite.
— Posez ce que vous avez dans les mains, avais-je répondu.
— Ensuite je partirai avec lui.
Le jeune motard avait glissé son couteau dans sa poche.
Son compagnon l’avait imité.
Mais celui qui portait la queue de billard avait encore levé le bras.
Je m’étais reculé derrière une table pour maintenir la distance.
Je ne voulais pas qu’une seule seconde de colère se transforme en une blessure qu’aucun de nous ne pourrait effacer.
Un bruit de moteur avait retenti sur le parking.
Puis une portière avait claqué.
— Gendarmerie ! avait lancé une voix depuis l’entrée.
— Les objets au sol, les mains visibles !
Deux gendarmes avaient pénétré dans la salle.
Leur arrivée n’avait rien eu de spectaculaire.
Ils avaient simplement répété leurs consignes, séparé les groupes et demandé aux clients de rester à l’écart.
Le bois était tombé sur le parquet.
Un couteau l’avait suivi.
J’avais levé les mains.
— Mon chien est là-bas.
— Il est calme et il restera calme.
L’un des gendarmes avait regardé Rex, puis m’avait demandé de rattacher sa laisse sans m’approcher des autres hommes.
Rex s’était laissé faire.
Quand mes doigts avaient touché son harnais mouillé, j’avais senti qu’ils tremblaient plus que je ne l’aurais voulu.
Butch parlait déjà.
— Il m’a agressé !
— Vous avez vu ma tête ?
— Ce type est dangereux, et son chien aussi.
La serveuse avait ouvert la bouche, mais le gendarme chargé des témoignages lui avait demandé d’attendre son tour.
Butch avait désigné mon treillis comme si cet uniforme suffisait à prouver quelque chose contre moi.
— Il se prend pour un soldat en mission.
Je n’avais rien répondu.
Je savais qu’une accusation répétée assez fort pouvait parfois être entendue avant la vérité.
On m’avait demandé de raconter les faits depuis notre entrée.
J’avais parlé du café, du steak-frites jamais servi, de la gamelle d’eau et de la carafe renversée sur Rex.
J’avais reconnu ma réplique désagréable et la menace que j’avais formulée après m’être levé.
Je n’allais pas transformer mes propres paroles pour paraître irréprochable.
— Et le premier coup ? avait demandé la gendarme.
— C’est lui qui l’a porté.
— J’ai esquivé, puis je l’ai fait tomber.
— Ensuite les autres sont arrivés avec des armes.
La serveuse avait enfin pu s’avancer.
Elle s’appelait Camille Roux.
Elle avait vingt-deux ans et elle travaillait au Fer à Cheval depuis huit mois.
— J’ai tout vu, avait-elle affirmé.
— Ils ont menacé le chien avant de jeter l’eau.
— Et Butch a frappé le premier.
Le cuisinier avait confirmé l’arrivée des couteaux.
Cependant, le gendarme avait précisé qu’il faudrait recueillir les déclarations séparément, sans décider sur place de la responsabilité de chacun.
Je l’avais remercié.
C’était la première phrase sensée que j’entendais depuis longtemps.
Dehors, le froid m’avait saisi lorsque j’avais conduit Rex jusqu’à la voiture.
Sa fourrure était encore humide près des épaules.
J’avais sorti une serviette propre du coffre et l’avais frotté doucement.
Il avait posé sa tête contre mon genou.
Mon téléphone indiquait trois appels manqués de Sarah.
Ma femme connaissait les silences qui me prenaient après certaines cérémonies militaires.
Elle savait aussi qu’une nuit difficile pouvait me ramener mentalement à des endroits dont j’étais revenu depuis des années.
Je l’avais rappelée.
— Jacques, où es-tu ?
Je lui avais dit la vérité, sans chercher d’excuses.
Elle m’avait laissé terminer.
— Et Rex ? avait-elle demandé.
— Il est avec moi.
— Je vais le faire examiner.
— Je ne te demande pas si tu as gagné, Jacques.
— Je te demande si tu vas rentrer.
Ces mots m’avaient fait plus mal que la chute de Butch.
J’avais promis de rentrer, mais avant de raccrocher, j’avais vu Camille sortir du restaurant avec son manteau sur les épaules.
Elle tenait son téléphone dans une main et regardait sans cesse derrière elle.
— Monsieur Morel, avait-elle soufflé, je dois vous montrer quelque chose.
— Ce qu’ils ont raconté aux gendarmes n’est pas le plus grave.
Sur son écran, un message venait d’arriver.
Il portait le nom du propriétaire du restaurant et une instruction très simple : ne plus parler de la soirée à personne.
Camille m’avait regardé avec effroi.
Si elle obéissait, qui raconterait ce qui s’était réellement passé ?
Pour comprendre ce que Camille risquait en refusant de se taire, poursuivez avec la Partie 3.













