Je n’ai presque pas dormi.
À deux heures du matin, j’avais encore le téléphone dans la main et l’impression que les mots du message traversaient les murs de mon appartement.
« Pensez aussi aux conséquences pour votre famille. »
Je n’avais parlé de la rééducation de mon père qu’à quelques personnes dans la maison.
Trois mois auparavant, j’avais demandé à modifier exceptionnellement mes horaires pour l’accompagner à une consultation.
La demande écrite avait été déposée au bureau de l’intendance, avec la signature de Vanessa dans la case réservée à l’accord de la maison.
Elle pouvait donc connaître ma situation.
Cela ne prouvait toujours pas qu’elle était l’auteure du message.
Je pris une capture d’écran, notai l’heure de réception et résistai à l’envie de répondre.
Au matin, j’appelai mon père.
Il vivait dans son petit appartement à quelques stations de métro du mien et progressait lentement depuis son accident.
Il prononçait désormais certaines phrases sans chercher son souffle, mais monter un escalier lui demandait encore un effort immense.
« Tu as une drôle de voix, ma fille », remarqua-t-il.
« Je me suis couchée tard. »
« Tu m’as toujours dit que travailler chez les Moretti était une chance. »
Je regardai l’échéancier du prêt fixé sur mon réfrigérateur.
« C’en est une. Mais parfois, je ne sais plus si j’y ai vraiment ma place. »
Il resta silencieux un instant.
« Ta mère disait qu’un restaurant tient grâce aux gens qu’on ne regarde pas. Tu n’as pas oublié cela. »
Quand je raccrochai, je ne me sentais pas courageuse.
Je savais seulement que je ne pouvais pas laisser quelqu’un transformer la santé de mon père en moyen de pression.
À neuf heures, je montrai le message à madame Aubert.
Elle le lut sans commentaire, puis me demanda si je voulais le signaler à Luca.
J’acceptai.
Nous lui transmîmes une copie, en précisant qu’aucun élément n’identifiait l’expéditeur.
« Nous n’accuserons personne sur cette seule base », dit-il.
« Je ne vous le demande pas », répondis-je.
Il me proposa de ne plus rester seule avec Vanessa pendant l’examen des faits.
Madame Aubert ajusta le planning du service en conséquence.
Ce petit changement me soulagea davantage que n’importe quelle promesse solennelle.
Dans la matinée, Marco revint à la maison avec un classeur de factures.
Il semblait avoir vieilli pendant la nuit.
Je le croisai dans l’entrée alors qu’il enfilait son manteau humide.
« Je suis désolé de vous avoir entraînée là-dedans », murmura-t-il.
« Ce n’est pas vous qui m’avez appelée devant les invités. »
« Non. Mais j’aurais dû insister pour voir Luca avant le dîner. »
« Vous avez essayé. »
Il secoua la tête.
« Essayer ne suffit pas toujours. »
J’aurais voulu le contredire.
Je repensai pourtant à mon propre silence dans le couloir de service.
Nous étions deux personnes qui avaient eu peur, et Vanessa avait compté sur cette peur.
Luca avait demandé à la Maison Delaunay, le traiteur habituel, de conserver tous les échanges originaux relatifs à la soirée.
En fin de matinée, son responsable des événements arriva avec les confirmations, les courriels et un registre d’appels.
Je n’assistai pas à leur premier entretien.
C’était une question de facturation, et mon rôle restait celui d’une témoin.
Un peu plus tard, Luca me demanda de venir dans la bibliothèque avec madame Aubert.
Marco était présent, ainsi que le responsable du traiteur.
« Nous avons besoin de vérifier l’heure à laquelle vous avez entendu la conversation », annonça Luca.
Le traiteur présenta son relevé.
La première commande, validée quatre jours avant le dîner, mentionnait bien trente-deux couverts.
À seize heures dix-sept, une demande de modification avait été reçue par l’adresse réservée à l’organisation des réceptions de la maison.
À seize heures vingt-cinq, une personne avait confirmé le passage à cinquante couverts par téléphone.
« Pourquoi cette confirmation téléphonique ? » demandai-je.
« Le délai était exceptionnellement court », expliqua le responsable. « Nous voulions éviter toute erreur et avons rappelé le numéro indiqué sur la demande. »
Il posa devant Luca la fiche du suivi d’appel.
Le numéro correspondait au téléphone professionnel utilisé par Vanessa pour organiser les réceptions privées.
Le nom de Vanessa figurait aussi au bas du formulaire, sous la mention « demandeuse ».
« C’est elle qui a signé ? » demandai-je.
« Son nom a été saisi », corrigea Luca. « Nous devons encore vérifier qui a envoyé le formulaire et qui a répondu à l’appel. »
J’appréciai cette précision.
Je ne voulais pas que quelqu’un soit déclaré coupable sur la foi d’un champ rempli dans un document, pas même Vanessa.
Le responsable consulta ses notes.
« Notre chargée de clientèle dit avoir parlé avec madame Bellini. Elle la connaît depuis plusieurs années. Nous pouvons lui demander une attestation écrite, mais elle doit confirmer elle-même ses souvenirs. »
Luca acquiesça.
Marco sortit alors un devis plié de son classeur.
« Il manque une pièce pour comprendre pourquoi elle voulait mon départ. »
Le papier portait le nom de Bellini Réceptions, une société dirigée par Adrien Bellini, cousin de Vanessa.
Le prix proposé pour les prochaines soirées dépassait d’environ quarante pour cent celui de la Maison Delaunay, à prestations comparables.
Marco avait annoté les différences et recommandé de conserver le prestataire actuel.
Le dossier indiquait aussi qu’il avait demandé une seconde estimation avant de refuser la proposition.
Il ne s’était pas contenté d’écarter un cousin par principe.
Il avait comparé les frais de service, le transport, les heures prévues pour les équipes et le matériel nécessaire.
Vanessa connaissait cette comparaison : elle figurait parmi les destinataires du courriel récapitulatif.
« Luca, je t’ai parlé de ce devis la semaine dernière. Tu m’as demandé de ne rien changer sans une comparaison sérieuse. »
« Je m’en souviens », répondit Luca.
Pour la première fois, les deux pièces du puzzle semblaient s’emboîter.
D’un côté, une facture gonflée qui pouvait ruiner la réputation de Marco.
De l’autre, un nouveau prestataire dont Vanessa souhaitait imposer le choix.
Mais une intention supposée ne suffisait pas encore à établir tout le mécanisme.
Alors que nous allions quitter la bibliothèque, madame Aubert reçut un appel sur le téléphone de service.
Elle écouta quelques instants, pâlit et tendit l’appareil à Luca.
« C’est la chargée de clientèle du traiteur. Elle dit que madame Bellini l’a rappelée ce matin pour lui demander de modifier le compte rendu d’hier. »
Je sentis mon ventre se contracter.
La question n’était plus seulement de savoir qui avait commandé cinquante couverts.
Il fallait comprendre ce que Vanessa essayait maintenant de faire disparaître.
Pour découvrir ce qui était demandé au traiteur, lisez la partie 4.













