« Je démissionne ! Vous m’entendez ? Je ne remettrai plus jamais les pieds ici ! »
La femme passa devant moi en pleurant, un sac à main serré contre sa poitrine.
Nous étions devant l’ascenseur de service d’un immeuble luxueux du XVIe arrondissement de Paris.
Je m’écartai pour la laisser passer.
Elle avait les cheveux défaits et une petite marque rouge sur le poignet.
« Vous êtes la nouvelle nounou ? » me demanda-t-elle.
« Non, madame. Je viens pour le ménage. »
Elle me regarda quelques secondes.
« Alors, restez loin du petit. »
Les portes de l’ascenseur se refermèrent derrière elle.
Je restai immobile, mon sac à la main.
Une employée plus âgée apparut dans le couloir.
« Ne faites pas attention. C’est la quatorzième. »
« La quatorzième quoi ? »
« Nounou. Quatorze ont quitté cette maison. »
« Mais pourquoi ? »
Elle regarda nerveusement derrière elle.
« Vous comprendrez. »
Je m’appelais Camille Morel. J’avais vingt-trois ans et je n’avais absolument pas les moyens de renoncer à ce travail.
Ma mère suivait des traitements médicaux depuis plusieurs mois. Les factures s’accumulaient, mon compte bancaire était presque vide et le propriétaire de mon appartement à Saint-Denis commençait à perdre patience.
Je dormais mal.
Je mangeais souvent ce qui coûtait le moins cher.
Et depuis plusieurs semaines, j’envoyais des candidatures partout.
Quand une agence m’avait proposé un poste de femme de ménage chez Matteo Duca, j’avais accepté sans poser trop de questions.
Le salaire était supérieur à ce qu’on me proposait ailleurs.
J’avais seulement entendu parler du propriétaire.
Matteo Duca.
Quarante et un ans.
Un homme d’affaires franco-italien dont les investissements s’étendaient de l’immobilier aux sociétés de transport.
Officiellement, c’était un entrepreneur prospère.
Officieusement, son nom revenait souvent dans des histoires que personne ne souhaitait commenter devant témoins.
Ses employés parlaient de lui à voix basse.
Ses associés évitaient de le contredire.
On racontait qu’un seul de ses appels pouvait ruiner une carrière.
Pourtant, dans son propre appartement, quelqu’un ne semblait avoir peur de lui.
Son fils.
Léo Duca.
Trois ans.
Quand j’entrai dans le salon, un cri me fit sursauter.
« NON ! »
Un coussin vola à travers la pièce.
Puis un livre tomba sur le sol.
Au milieu du salon, un petit garçon aux cheveux bruns bouclés tapait du pied avec rage.
Il avait un visage d’ange et des yeux immenses.
Mais sa colère remplissait toute la pièce.
« Léo, arrête », ordonna une voix grave.
Près des fenêtres se tenait Matteo Duca.
Grand, vêtu d’un costume noir impeccable, il observait son fils avec une expression fermée.
Le petit garçon attrapa un autre jouet.
« J’AI DIT NON ! »
Matteo serra la mâchoire.
Je baissai les yeux.
Je n’étais pas là pour intervenir.
Je devais nettoyer les surfaces vitrées, laver les sols et remettre les pièces en ordre.
Je m’approchai donc discrètement de mon chariot.
Mais Léo m’avait remarquée.
Il se tourna vers moi.
« Toi ! »
Je m’arrêtai.
« Oui, mon grand ? »
« VA-T’EN ! »
« Je vais juste travailler un peu ici. Je ne vais pas te déranger. »
Il attrapa un train en bois posé sur une table basse.
Je vis son bras partir en arrière.
Puis le jouet me frappa violemment à l’épaule.
« Aïe ! »
Je reculai, surprise par la douleur.
Léo se précipita vers moi et me donna un coup de pied au genou.
Avant que je puisse retrouver mon équilibre, il leva de nouveau son petit poing.
« VA-T’EN ! »
Je tournai instinctivement la tête vers son père.
Matteo n’avait pas bougé.
Il me regardait froidement.
J’eus la sensation étrange qu’il attendait ma réaction.
Peut-être avait-il vu la même scène quatorze fois.
Peut-être s’attendait-il déjà à entendre ma démission.
Je pouvais presque imaginer ce qu’il pensait.
Encore une femme qui allait crier.
Encore une employée qui prendrait ses affaires.
Encore une porte qui se refermerait derrière son fils.
Mais en regardant Léo, je remarquai quelque chose.
Il avait le visage crispé et les joues rouges.
Pourtant, derrière cette colère, ses yeux semblaient pleins de larmes.
Je posai doucement le chiffon que je tenais.
Puis je m’agenouillai devant lui.
Je ne lui attrapai pas les mains.
Je ne lui demandai pas d’être sage.
J’attendis simplement qu’il me regarde.
« Léo… »
Son poing était toujours levé.
« Tu as une très grosse colère, dis donc. »
« VA-T’EN ! »
Je gardai une voix calme.
« C’est une grande colère pour un si petit corps. »
Il cessa de crier.
Je sentais mon épaule me faire mal.
Mais je restai à sa hauteur.
« Tu as le droit d’être en colère. »
Ses yeux se fixèrent sur les miens.
« Moi, je reste. »
Un silence inhabituel tomba sur le salon.
Léo ne bougeait plus.
Ses doigts commencèrent à se desserrer.
Lentement, son poing redescendit.
Sa lèvre inférieure trembla.
Je crus qu’il allait se remettre à crier.
Au lieu de cela, il fit un petit pas vers moi.
Puis un autre.
Il posa une main sur mon épaule.
Et, sans prévenir, il déposa un tout petit baiser sur ma joue.
Je restai stupéfaite.
L’instant suivant, il passa ses bras autour de mon cou.
Et il éclata en sanglots.
Pas les cris furieux que j’avais entendus quelques secondes plus tôt.
De vrais sanglots.
Profonds.
Épuisés.
Comme si ce petit garçon avait retenu ses larmes beaucoup trop longtemps.
Je le serrai doucement contre moi.
« Je suis là, Léo. »
Il enfouit son visage dans mon épaule.
Ses petites mains agrippèrent mon uniforme.
Je sentis son corps trembler.
Je ne savais pas ce qui lui faisait aussi mal.
Je savais seulement qu’il avait besoin qu’on le laisse pleurer.
Soudain, un bruit violent retentit derrière nous.
Du verre venait de se briser.
Je levai la tête.
Le verre en cristal que Matteo tenait quelques instants auparavant gisait en morceaux sur le marbre.
L’homme n’avait même pas baissé les yeux vers les débris.
Il nous regardait.
Son visage avait changé.
Il n’y avait plus cette expression froide et impénétrable.
Seulement une stupéfaction si profonde qu’elle me mit mal à l’aise.
Je baissai de nouveau les yeux vers Léo.
Il pleurait toujours contre moi.
Je ne comprenais pas pourquoi son père semblait presque effrayé.
Trente minutes plus tard, une employée vint me trouver.
« Monsieur Duca veut vous voir dans son bureau. »
Mon estomac se noua.
Je pensai au jouet lancé, aux cris, au verre cassé.
Peut-être allais-je perdre mon travail dès le premier jour.
Je suivis l’employée dans un long couloir.
Le bureau de Matteo occupait une grande pièce au fond de l’appartement.
Une bibliothèque sombre couvrait tout un mur.
Derrière une immense table en bois, Matteo Duca m’attendait.
« Asseyez-vous, mademoiselle Morel. »
Je m’exécutai.
Il m’observa longuement.
« Mon fils vous a embrassée. »
Je baissai les yeux.
« Oui, monsieur. »
« Il ne fait jamais ça. »
Je ne trouvai rien à répondre.
« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »
« Rien, monsieur. Je lui ai simplement parlé. »
Matteo se leva.
Il contourna lentement son bureau.
« Vous habitez à Saint-Denis, n’est-ce pas ? »
Je relevai la tête.
« Oui… »
« Vous avez des dettes. »
Je sentis mon visage devenir brûlant.
« Je travaille pour les rembourser. »
Il s’arrêta devant moi.
« Et votre mère a besoin de soins. »
Cette fois, je ne pus dissimuler ma surprise.
« Comment savez-vous tout ça ? »
Il ne répondit pas.
Pendant quelques secondes, il me regarda comme s’il venait de prendre une décision importante.
Puis il prononça une phrase qui me glaça.
« Vous ne retournerez pas à Saint-Denis. »
Je le fixai.
« Pardon ? »
« Ni à vos dettes. Ni à la vie que vous meniez avant. »
Je voulus me lever.
Mais à cet instant, derrière moi, la porte du bureau se referma dans un léger déclic.













