Pendant quelques secondes, personne n’a regardé les morceaux de porcelaine à nos pieds.
Nous étions trois, debout à quelques mètres les uns des autres, et j’avais l’impression de découvrir deux étrangers dans une maison où j’avais passé plus de trente ans.
Le minuteur du four a sonné.
Ce bruit ordinaire m’a presque fait sursauter.
— Ce n’est pas ce que tu crois, a dit Michel.
Thomas a fermé les yeux.
Il avait encore une main sur la poignée de sa valise.
— Je n’ai rien demandé, papa.
Je suis venu parler à maman.
Michel a fait un pas vers lui.
— Tu débarques ici après tout ce temps, tu lances une accusation et tu t’attends à quoi ?
— À ce qu’elle me réponde elle-même, pour une fois.
Je me suis baissée pour ramasser un éclat de l’assiette.
Thomas s’est précipité.
— Ne touche pas à ça, maman, tu vas te couper.
Il a prononcé le mot « maman » avec une facilité bouleversante.
Pour lui, malgré les mois et malgré la colère, je n’avais jamais cessé de l’être.
Je me suis redressée, les mains vides.
— Entre, Thomas.
— Claire, a commencé Michel.
— Je parle à notre fils.
Thomas a franchi le seuil.
J’ai fermé doucement la porte derrière lui.
Je ne l’ai pas encore embrassé.
Quelque chose dans son visage me demandait d’abord de l’écouter.
Dans la cuisine, j’ai éteint le four.
Le rôti était trop cuit et je m’en moquais.
Quand je suis revenue, Thomas avait sorti son téléphone de sa poche.
Michel était resté debout contre le buffet, comme un invité qui hésitait à prendre son manteau.
— Je vais te montrer, a dit Thomas.
Pas pour te faire du mal.
Parce que si je repars sans le faire, il continuera à parler à notre place.
Il a déroulé une conversation ouverte sur son écran.
Le nom affiché était « Papa ».
J’ai reconnu la photographie prise l’année précédente au bord de la Loire, celle où Michel portait sa chemise à carreaux.
Thomas a agrandi un message daté de dix-huit mois plus tôt.
« J’ai parlé à ta mère. Elle sait tout. Elle te demande de ne pas revenir. Ne l’appelle pas : elle n’est pas capable d’entendre ta voix. »
Le message suivant était de Thomas.
« Elle me l’a dit elle-même ? »
Puis une réponse de Michel.
« Je te le dis en son nom. Laisse-lui ce peu de paix. »
Je l’ai lu deux fois.
Au troisième passage, les mots n’avaient toujours aucun sens.
— Je n’ai jamais demandé ça.
— Je sais maintenant, a répondu Thomas.
Il n’a pas dit qu’il le savait depuis toujours.
Il venait, lui aussi, de changer de monde.
— Tu savais quoi, exactement ? ai-je demandé.
De quoi aurais-je dû être au courant ?
Thomas a regardé son père.
Ce n’était pas un regard triomphant.
C’était le regard d’un homme qui attendait depuis trop longtemps qu’on prenne enfin ses responsabilités.
— Papa, tu peux lui expliquer.
Michel s’est passé une main sur le visage.
— Pas comme ça.
Il faut que nous parlions seuls d’abord.
— Non, ai-je répondu.
Le mot est sorti sans effort.
Je ne me souvenais pas de l’avoir prononcé si clairement devant lui depuis des années.
— Tout ce qui concerne mon fils se dira devant mon fils.
Michel a tiré une chaise, mais ne s’est pas assis.
— Il y a eu un malentendu.
Thomas était furieux.
Il a interprété mes paroles.
— J’ai encore tes messages, a répliqué Thomas.
Tu me disais de ne pas l’approcher.
Tu me disais qu’elle pleurait chaque fois qu’elle entendait mon prénom.
J’ai senti mes jambes faiblir.
Je me suis appuyée contre le dossier d’une chaise.
Pendant ces mêmes semaines, je demandais à Michel s’il avait reçu un signe de vie de Thomas.
Il me répondait que j’aggravais la situation en insistant.
Je m’étais reproché mon insistance.
Je m’étais reproché mon silence.
Et lui connaissait la raison de ces deux souffrances.
— Tu as vraiment envoyé ça ? ai-je demandé.
Michel n’a pas nié.
— J’ai voulu éviter que vous vous déchiriez davantage.
— Nous ne nous étions pas déchirés, Michel.
Nous ne nous étions même pas parlé.
Thomas a posé son téléphone sur la table.
Ses mains tremblaient légèrement.
— Au début, je ne comprenais pas pourquoi tu ne rappelais pas.
Je t’avais laissé deux messages avant de changer de numéro.
— Où ça ?
Sur mon portable ?
— Sur le téléphone fixe.
Les deux fois, papa a décroché et m’a dit que tu étais sortie.
Il m’a promis de te dire que j’avais appelé.
Ensuite, quand j’ai quitté mon ancien travail, j’ai rendu le téléphone fourni par l’entreprise.
Papa m’a dit qu’il te transmettrait mon nouveau numéro.
J’ai regardé Michel.
— Tu ne me l’as jamais donné.
— J’avais peur que vous recommenciez à vous accuser.
— De quoi ?
Cette fois, j’ai presque crié.
Il n’y avait eu aucune accusation entre Thomas et moi.
Je m’en souvenais parfaitement.
Le matin de son départ, je lui avais demandé s’il voulait que je prépare un café.
Il avait répondu qu’il n’avait pas le temps.
Puis il avait embrassé mon front en évitant mes yeux.
Je croyais depuis dix-huit mois que ce geste était un adieu.
— J’ai essayé de t’écrire une lettre, a dit Thomas.
Je l’ai confiée à papa.
Il m’a répondu que tu l’avais déchirée sans la lire.
Je me suis tournée vers Michel.
— Quelle lettre ?
Ses épaules sont tombées.
— Je ne l’ai pas remise.
Thomas a laissé échapper un rire bref, presque douloureux.
— Tu m’avais dit le contraire.
Michel a enfin pris place.
Il fixait les rayures de la table en bois que Thomas avait faites enfant avec une petite voiture.
Je n’avais jamais voulu les faire disparaître.
Je me suis approchée de mon fils.
— Pourquoi as-tu accepté de rester loin de nous ?
Il a réfléchi longtemps avant de répondre.
— Parce que je pensais que tu avais choisi.
Je croyais qu’en revenant je t’obligerais à affronter quelque chose que tu voulais oublier.
Alors j’ai respecté ce que je prenais pour ta décision.
Et chaque mois qui passait me rendait plus honteux de ne pas être revenu plus tôt.
Il n’avait pas l’air de chercher une excuse.
Il m’expliquait ce que la honte et la peur peuvent faire à quelqu’un qui aime encore.
Je connaissais cette honte.
Je la portais moi aussi depuis un an et demi.
— C’est moi qui aurais dû venir te chercher, ai-je murmuré.
— Tu ne savais même pas où j’habitais.
Il avait raison.
Michel m’avait dit que Thomas avait quitté Angers sans laisser d’adresse.
Je n’avais pas imaginé qu’il possédait cette adresse depuis le premier jour.
— Tu vis où maintenant ?
— À Cholet.
Je restaure des menuiseries anciennes pour une entreprise qui travaille sur des bâtiments publics.
Je loue un petit appartement près de la gare.
Cholet.
À moins d’une heure de route.
Ce mot m’a fait plus mal qu’une distance de plusieurs pays.
Mon fils avait parfois été à portée de voiture pendant que je fixais une chaise vide.
— Et qu’est-ce qui t’a décidé à venir aujourd’hui ?
Thomas a hésité.
— J’ai croisé madame Bertaud vendredi à la sortie d’une quincaillerie.
Elle était venue voir sa sœur.
Elle m’a demandé pourquoi je ne venais plus déjeuner le dimanche.
J’ai répondu que tu préférais ne plus me voir.
Elle m’a regardé comme si j’avais dit une absurdité.
J’ai reconnu aussitôt notre voisine de l’autre côté de la rue.
Une femme discrète, parfois trop curieuse, qui m’avait souvent vue placer une troisième assiette.
— Elle m’a dit que tu continuais à mettre mon couvert, a poursuivi Thomas.
J’ai d’abord cru qu’elle cherchait à me consoler.
Puis j’ai réalisé qu’elle n’avait aucune raison d’inventer ça.
J’ai pris ma valise ce matin.
Je ne savais pas si j’allais pouvoir entrer.
Il a regardé les éclats éparpillés près de la porte.
— Je vois que mon assiette m’attendait vraiment.
J’ai voulu sourire.
À la place, je me suis mise à pleurer.
Cette fois, Thomas est venu vers moi.
Je l’ai pris dans mes bras avec une maladresse qui m’a fait honte une seconde.
Puis je l’ai serré comme autrefois, quand il était petit et qu’une douleur se calmait simplement parce qu’il trouvait sa place contre moi.
Il sentait le froid du dehors et la lessive.
Il était plus grand que dans mes souvenirs.
Ses épaules m’étaient inconnues.
Mais sa façon de poser sa joue contre mes cheveux était restée la même.
— Je suis là, maman.
Nous avons pleuré sans nous demander lequel devait commencer à pardonner.
Derrière nous, Michel ne disait rien.
Quand nous nous sommes séparés, j’ai constaté que Thomas avait laissé son téléphone sur la table.
L’écran s’était éteint.
Je n’avais plus besoin de le regarder pour croire mon fils.
En revanche, je voulais comprendre pourquoi son père avait fait de nous deux des étrangers.
— Il y a quelque chose avant ces messages, ai-je dit.
Quelque chose que tu n’as jamais voulu me raconter.
Thomas a pâli.
— Oui.
Michel s’est redressé vivement.
— Ça suffit pour aujourd’hui.
— Pourquoi ? ai-je demandé.
Parce que tu sais ce qu’il va dire ?
Mon mari a ouvert la bouche, puis l’a refermée.
Thomas a attrapé sa valise et l’a posée près de la table.
Il semblait décider s’il avait le droit de sortir un secret qui ne lui appartenait pas entièrement.
— Je n’avais pas prévu de tout dire en arrivant, maman.
Je voulais d’abord savoir si tu me détestais vraiment.
— Tu as ta réponse.
Il a hoché la tête.
Puis il a pris une enveloppe cartonnée dans sa valise.
Sur le rabat, un nom était écrit au stylo noir.
Je l’ai lu à haute voix.
— Sandrine Valette.
Michel s’est levé si brusquement que sa chaise a reculé.
— Thomas, non.
— Qui est cette femme ? ai-je demandé.
Thomas m’a regardée avec une tristesse que je n’avais encore jamais vue dans ses yeux.
— C’est la personne que papa avait surtout peur que je te fasse rencontrer.
Il a posé l’enveloppe entre nous.
Je pouvais l’ouvrir.
Mais, avant de toucher au rabat, je devais entendre la seule réponse que Michel continuait à me refuser.
Qui était Sandrine Valette, et pourquoi mon mari avait-il préféré perdre notre fils plutôt que prononcer son nom ?
Pour découvrir ce que contenait l’enveloppe, poursuivez la lecture dans la partie 3.













