Françoise a attendu que Nicolas détourne les yeux avant de reprendre.
« L’homme à l’hôpital, c’était Maître Delmas. Le notaire de ton père. »
Le nom ne m’était pas totalement inconnu. Je l’avais vu sur des courriers administratifs, sans jamais le rencontrer. Nicolas s’est appuyé contre le mur du couloir, comme si cette précision suffisait déjà à compliquer tout ce qu’il avait voulu présenter comme une décision simple.
« Papa lui avait demandé de venir à l’hôpital ? »
« Oui », a répondu Françoise. « Et il m’avait demandé d’être là une partie de l’après-midi. Pas pour signer à sa place, pas pour décider quoi que ce soit. Il voulait seulement que quelqu’un de la famille sache qu’il était lucide et qu’il ne faisait pas les choses sous pression. »
Nicolas a lâché un rire bref, sans humour.
« Tu racontes ça comme si j’avais essayé de lui arracher la maison. »
« Je n’ai pas dit ça. »
« Mais tu le laisses penser. »
Je les ai regardés tous les deux. Pour la première fois depuis le matin, je n’avais plus envie de crier. J’avais besoin de quelque chose de plus utile : des faits.
« Qu’est-ce que papa t’a demandé de faire, Nicolas ? »
Il a serré la mâchoire.
« On verra ça demain. »
« Non. Tu m’as interdit sa maison aujourd’hui. Tu peux donc m’expliquer aujourd’hui ce qui t’obligeait à me laisser y entrer. »
Son regard a changé. Ce n’était pas la culpabilité spectaculaire que j’aurais voulu pouvoir lui attribuer. C’était plutôt la peur d’une situation qui lui échappait. Françoise a posé son sac sur une chaise pliante contre le mur et a parlé plus doucement.
« Dans l’acte, il y a une charge. Ton père voulait que Nicolas conserve certains papiers et certains objets jusqu’à ton arrivée après son décès. Il devait aussi te laisser accéder au bureau et au grenier pour faire le tri avec lui. »
Je me suis tournée vers mon frère.
« Pendant combien de temps ? »
Il n’a pas répondu.
« Nicolas ? »
« Trois mois. »
La réponse est tombée entre nous avec une absurdité presque parfaite. Moins de dix minutes après l’enterrement, il venait de m’annoncer que je ne remettrais plus jamais les pieds dans une maison où notre père avait expressément prévu que je puisse entrer pendant trois mois.
« Et tu pensais faire quoi de cette clause ? »
« Ce n’est pas un droit de propriété, Claire. »
« Je n’ai jamais dit que ça l’était. »
« Alors arrête de parler comme si papa t’avait donné une partie de la maison. »
« Ce n’est pas ce que je demande. Je te demande pourquoi tu voulais m’empêcher d’y entrer avant même que j’aie pu voir ce qu’il avait laissé. »
Cette fois, Nicolas n’a pas répondu. Derrière la porte de la salle, on entendait les chaises qu’on repliait et des couverts qu’on rassemblait dans des bacs. La journée continuait pour les autres alors que la mienne venait de changer de forme.
Françoise a ajouté qu’il y avait une boîte métallique, grise, que papa conservait dans le bas de son bureau. Elle n’en connaissait pas le contenu. Maître Delmas avait seulement relu devant eux une instruction annexée aux dispositions prises ce jour-là : Nicolas devait garder la boîte fermée, ne pas la déplacer hors de la maison et me la remettre après le décès, en présence du notaire ou de Françoise si je le souhaitais.
« Tu savais pour cette boîte ? » ai-je demandé.
Nicolas a passé une main sur son visage.
« Oui. »
« Elle est où ? »
« À la maison. »
Françoise a relevé les yeux vers lui.
« Dans le bureau ? »
Il a hésité une seconde de trop.
« Elle est à la maison. »
J’ai senti la colère revenir, mais cette fois elle était précise.
« Tu l’as déplacée. »
« Je n’ai rien jeté. »
« Ce n’est pas ce que j’ai demandé. »
Il a voulu passer devant moi pour retourner dans la salle. Je me suis décalée sans le toucher.
« Demain matin, je veux voir le notaire. »
« Il ne te recevra pas comme ça. »
« Alors je l’appellerai. »
J’ai sorti mon téléphone. Nicolas a soufflé, agacé, mais Françoise m’a tendu une carte de visite qu’elle gardait dans son portefeuille. Elle avait le numéro de l’étude. Il était presque seize heures. Je m’attendais à tomber sur un répondeur, pourtant une collaboratrice a répondu. J’ai donné mon nom, celui de mon père et la date du décès.
Il y a eu quelques secondes de clavier.
« Maître Delmas souhaitait justement vous contacter, madame Morel. Il peut vous recevoir demain à neuf heures trente. »
Nicolas a fermé les yeux.
Cette réaction valait presque une confession, mais je me suis obligée à ne pas inventer la suite.
« Mon frère peut venir ? »
La collaboratrice a marqué une pause.
« Maître Delmas avait prévu de vous recevoir tous les deux. »
Le lendemain, l’étude se trouvait dans un immeuble ancien du centre d’Angers, avec un escalier de pierre et une salle d’attente trop silencieuse. Nicolas était déjà là quand je suis arrivée. Il tenait un dossier cartonné sur ses genoux et n’a pas levé la tête.
Maître Delmas nous a reçus ensemble. Il devait avoir une cinquantaine d’années, des lunettes fines et une manière de parler qui ne laissait aucune place aux effets dramatiques.
Il a commencé par le plus important.
« Votre père était juridiquement capable lorsqu’il a signé l’acte du 14 novembre. J’ai pris les précautions nécessaires compte tenu de son hospitalisation. Si votre question est de savoir s’il comprenait qu’il donnait la maison à votre frère, la réponse est oui. »
J’ai encaissé la phrase. Une partie de moi avait espéré trouver une faille simple. Il n’y en avait pas.
« Et la charge dont ma tante m’a parlé ? »
Le notaire a ouvert un dossier.
« Elle existe également. Votre père a voulu sécuriser la situation de Nicolas, qui assumait l’essentiel de sa présence quotidienne, mais il a refusé que la donation soit interprétée comme une exclusion de votre place dans la famille. Il a donc prévu plusieurs obligations personnelles et matérielles. »
Nicolas a regardé par la fenêtre.
Maître Delmas a poursuivi : accès au bureau et au grenier pendant trois mois, inventaire de certains effets familiaux, remise de la boîte métallique, conservation du dossier bleu et communication de plusieurs justificatifs liés aux dépenses engagées pour leur père.
« Le dossier bleu ? » ai-je répété.
Le notaire a hoché la tête.
« Votre père y attachait beaucoup d’importance. Il m’a dit que vous comprendriez pourquoi. »
Je me suis tournée vers Nicolas.
« Il est où ? »
Mon frère a fixé le dossier qu’il avait sur les genoux.
Puis il a dit la première chose de la journée qui m’a réellement fait peur.
« Je ne sais plus. »













